Ecoute de la Bible au cœur de l’actualité

Une équipe de la paroisse et de l’Espace vous propose un temps hebdomadaire de chants, de prière et de méditation autour des prières tirées du livre des Psaumes. Nous nous réunissons au temple, dans la chapelle des évangélistes. Bienvenue à chacun !

Textes rédigés par Jean-Pierre Zurn


Les autres textes


Méditation autour de l’Evangile de Jean
Première partie: Ch. 1 à 12 ( Evangile de Jean, première partie (274 téléchargements) )
Deuxième partie: Ch. 13 à 21 ( Evangile de Jean, deuxième partie (167 téléchargements) )


Méditation autour de l'épître aux Ephésiens (159 téléchargements)
Méditation autour de la première épître aux Corinthiens (148 téléchargements)

Méditation autour du livre de l’Apocalypse
Première partie: livre de l’Apocalypse - 1ère partie, Chap. 1 à 12 (un téléchargement)
Deuxième partie: livre de l’Apocalypse - 2e partie, Chap. 13 à 22 (87 téléchargements)


Méditation à partir de Psaumes
Première partie:


Psaume 121

Cantique des degrés. Je lève mes yeux vers les montagnes… D’où me viendra le secours?
Le secours me vient de l’Éternel, Qui a fait les cieux et la terre.
Il ne permettra point que ton pied chancelle; Celui qui te garde ne sommeillera point.
Voici, il ne sommeille ni ne dort, Celui qui garde Israël.
L’Éternel est celui qui te garde, L’Éternel est ton ombre à ta main droite.
Pendant le jour le soleil ne te frappera point, Ni la lune pendant la nuit.
L’Éternel te gardera de tout mal, Il gardera ton âme;
L’Éternel gardera ton départ et ton arrivée, Dès maintenant et à jamais.

Le début de ce psaume, présenté comme un chant de montées, évoque assez bien la situation humaine avec ses deux premiers versets qui se font écho. Comme il n’existe pas de point d’interrogation en hébreu, certains, comme Luther, traduisent le premier verset comme une affirmation : « c’est d’en haut que me vient le secours ! » Mais il faut plutôt mettre en évidence, dans ce début de psaume, la question d’une personne qui avoue son angoisse alors qu’elle va se mettre en route : « d’où viendra mon secours ? » Qui me libérera de cette boule à l’estomac que j’éprouve avant de partir pour un voyage où je risque des mauvaises rencontres ou des mauvais pas ? La peur est là, mise en évidence par ce premier verset, mais elle cède immédiatement la place à une confession de foi : « mon secours me vient du Seigneur. » On pourrait même traduire « d’avec le Seigneur » : le courage m’est donné parce que je me sais accompagné par Dieu. L’angoisse subsiste, mais la confiance aussi est là. Je crains, et en même temps j’ai confiance. Les deux expériences existentielles sont simultanées.

On a pensé que ce psaume était écrit pour accompagner les pèlerins qui se rendaient à Jérusalem ou qui en repartaient, livrés aux aléas d’un chemin peu sûr. Mais le psaume fait fond sur la situation de tout être humain lancé dans l’existence comme un pèlerin qui prend la route et qui, dans sa marche, tente de surmonter l’angoisse ou la peur du lendemain et de se laisser gagner par la confiance. D’où peut nous venir une aide quand nous sommes chancelants dans notre marche et qu’un obstacle, une contrariété, une souffrance, une maladie menacent de nous déstabiliser et de nous faire tomber ? Qui va nous aider alors que notre courage faiblit, que nous avons l’impression que Dieu s’endort au moment même où le malheur s’acharne sur nous ?

Aujourd’hui, d’ailleurs, c’est le mot sécurité que l’on entend dans les discours politiques ou médiatiques. Il fait plus d’effet ! Et, sous prétexte de rassurer la population, c’est un motif pour proposer un renforcement de la police, un agrandissement des prisons, voire une protection constitutionnelle contre le risque d’afflux massif d’étrangers, l’étranger étant celui qui habite de l’autre côté de la frontière, conçue comme une protection. Eliminons les autres, ils menacent notre sécurité !  

Mais que signifie le mot secours dans notre psaume ? Il est très proche d’une racine qui désigne la force, la puissance. C’est bien ce qu’on attend d’un secours : qu’il supplée à nos fragilités, à nos défaillances et nous offre un appui solide, nous donnant justement le sentiment d’être en sécurité. Rappelons d’ailleurs que le sentiment de sécurité ne répond pas à des critères objectifs. Selon le récit de la Genèse, dès le départ, le Créateur a mis en place pour les humains qu’il créait une sorte de « système de secours ». « Il n’est pas bon que l’être humain soit seul, dit le Seigneur ; je vais faire pour lui, comme son vis-à-vis, un secours. » L’histoire a malheureusement véhiculé l’idée que le secours en question était une aide, une sorte de servante destinée à seconder le mâle et que sa position était subalterne. Mais il s’agit tout au contraire d’un secours qui consiste à sortir l’autre de son isolement, de son enfermement, voire de sa désolation – dans un vis-à-vis qui implique une égalité fondamentale. Ce rôle ne peut s’exercer que dans la réciprocité. Avec le secours, on peut échanger ; sur lui on peut compter. Mais en même temps, pour être vraiment secours, l’autre restera toujours « autre », inassimilable… Selon la Genèse, il a d’ailleurs fallu que le créateur s’y prenne à plusieurs fois pour trouver le secours qui convenait. Le récit parle de nomination, donc de prise de pouvoir sur les animaux dont aucun ne peut assumer ce rôle essentiel d’être pour l’autre un secours, une force, une raison d’être, voire une joie. Avec le don de la vie, l’être humain reçoit donc le cadeau de la présence d’un autre, des autres, pour le soutenir, lui permettre de grandir, d’évoluer, de prendre la route avec confiance dans l’aventure de la vie…

Sans point d’interrogation, le premier verset répéterait la leçon de la religion de toujours : le secours me vient d’en-haut, des dieux qui, sur les montagnes, entraînent les humains sur les hauteurs du savoir, de l’économie ou de la technique, là où se recherchent le prestige et la gloire. Le psalmiste ne reprend pas ce genre de considération. Il ne rêve ni d’un super-système de surveillance, ni du retour d’un religieux qui rassure. Il prend en compte la précarité de la condition humaine et se souvient d’Adonaï, ce nom énigmatique qui ne comporte que quatre consonnes. Le croyant est invité à passer de la recherche d’une sécurité à tout prix à l’écoute de celui qui a révélé ce nom imprononçable. Lorsqu’il appelle Moïse à libérer son peuple et que celui-ci lui demande à quel titre il va s’adresser à lui pour le convaincre de prendre le risque de quitter l’Egypte, Dieu lui répond : « Voici le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir le peuple d’Egypte, vous servirez Dieu sur cette montagne » (Ex 3,12). Autant dire qu’aucun signe ne sera donné avant le départ. Il faut faire confiance et partir. Dieu nous attend là où nous ne l’attendons pas ! » 

Ce nom revient cinq fois : c’est beaucoup pour un psaume aussi court. Mon secours me vient de celui qui a affirmé à Moïse Je serai qui je serai. Autant dire qu’en termes de sécurité à toute épreuve, on n’est pas très avancé, puisque Dieu lui-même se présente comme quelqu’un qui prend le risque de devenir !  

La suite du psaume peut être comprise comme une réponse à l’angoisse confiante ou à la confiance angoissée du pèlerin. Elle est peut-être donnée par un prêtre du temple, mais dans notre lecture, elle peut aussi venir du conjoint, de l’ami, d’un membre de la communauté qui prononce une bénédiction ouvrant la route à l’autre. Elle évoque les périls qui pourraient menacer le pèlerin en chemin, affirme très fermement qu’il sera protégé. En cours de route, elle pourra lui revenir à la mémoire et à son cœur et raviver son espérance : « Il ne permettra pas que ton pied chancelle, il ne s’endormira pas, celui qui te garde ! » La sécurité que recherche le pèlerin ne viendra pas d’une des divinités du panthéon, mais de cet Autre dont on ne peut parler qu’en empruntant par une série de métaphores : Adonaï ton gardien, Adonaï ton ombre à ta droite, La droite, dans l’imagerie de l’époque, est le côté non protégé par le bouclier, le côté exposé. Une ombre protectrice va donc coller au marcheur, plus fidèle que sa silhouette sur le sol. Car ce Seigneur est plus proche du pèlerin que ce pèlerin ne l’est de lui-même. Alors il pourra confesser : « Mais toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même, plus élevé que les cimes de moi-même. » (Augustin, Confessions III,6,11). On pense aussi à ce bref poème de Kurt Marti : grand dieu petit / plus proche que la carotide / plus mince que le myocarde / trop proche trop petit / à quoi bon partir à ta recherche ? / nous sommes tes cachettes.

Il est prodigieux qu’en plus d’être assuré de ne pas faire pas de faux pas, le marcheur soit protégé de tout : le soleil et lune peuvent désigner des astres, mais symbolisent aussi des puissances maléfiques qui pourraient affoler le marcheur. Il s’effondrerait alors comme victime d’une insolation ou perdrait la tête comme un lunatique. Mais Dieu a créé et contrôle ces puissances ! Suit par trois fois le verbe garder, protéger : il te gardera de tout mal, il gardera ta gorge, ton souffle vital, ta vie, il gardera tes allées et tes venues de maintenant à toujours.

On peut lier alors secours et bénédiction. « La parole qui dit l’amour n’est pas la parole qui en parle, c’est la parole qui le donne » (Maurice Bellet). Le psaume nous rappelle que cet acte de parole qui relie des êtres entre eux et qui s’appelle bénir met en jeu la relation que Dieu entend tisser avec les humains. Il est source de toute bénédiction. C’est son attitude fondamentale vis-à-vis de l’humanité. Cette bénédiction exprime et transmet son désir que les humains vivent avec lui, avec le monde et entre eux de façon ouverte, réconciliée, aimante et paisible.


Psaume 1

Heureux l’homme qui ne marche pas selon le conseil des méchants, Qui ne s’arrête pas sur la voie des pécheurs, Et qui ne s’assied pas en compagnie des moqueurs,
Mais qui trouve son plaisir dans la loi de l’Éternel, Et qui la médite jour et nuit!
Il est comme un arbre planté près d’un courant d’eau, Qui donne son fruit en sa saison, Et dont le feuillage ne se flétrit point: Tout ce qu’il fait lui réussit.
Il n’en est pas ainsi des méchants: Ils sont comme la paille que le vent dissipe.
C’est pourquoi les méchants ne résistent pas au jour du jugement, Ni les pécheurs dans l’assemblée des justes;
Car l’Éternel connaît la voie des justes, Et la voie des pécheurs mène à la ruine.

On a parfois considéré les Psaumes 1 et 2 comme une unité : en effet le Ps 1 débute par une béatitude et le Ps 2 se termine par une autre béatitude. Mais la plupart des spécialistes s’accordent aujourd’hui pour les distinguer : le Ps 1 a pour fonction d’ouvrir le psautier tout entier, le Ps 2 sert de préface au recueil des psaumes de David (3-89). Leur caractère très différent le confirme : individuel et universel pour le Ps 1 ; nationaliste et messianique pour le Ps 2.

Le Ps 1 se trouve en outre au confluent de deux courants : la sagesse d’un côté et l’enseignement (torah) d’Adonaï de l’autre. La sagesse est un mouvement qui trouve ses origines dans la figure du sage, de l’homme d’expérience qui excelle dans tout ce qu’il fait et qui poursuit une réflexion sans complaisance sur l’existence (cf. Job, Proverbes, Ecclésiaste et quelques psaumes). La clé de la sagesse est dans le respect et la soumission au Seigneur. L’objectif est de vivre mieux ; c’est un art de vivre qui s’applique à tous les domaines de l’existence. L’enseignement d’Adonaï (torah) est présent dans le courant deutéronomiste (Dt 31,9-13 ; Jos 1,7-9) : méditée avec constance, la Torah est une source inépuisable de bienfaits. Sagesse et Thorah s’articulent étroitement. La sagesse rappelle que la Torah est orientée vers la vie et le bonheur ; la Torah est présentée comme le fondement privilégié de la sagesse. Le Ps 1 grossit le trait pour renforcer le message fondamental. Cela donne parfois une couleur absolue au texte : parmi les humains, il y a les justes et les méchants, point ! « Et tout ce que le juste fera réussira ! » Au lecteur de faire la part des choses !

La structure du Ps 1 est simple : vv 1-3, l’homme sage et l’image de l’arbre, vv 4-5 les méchants et l’image de la paille, v.6 les deux chemins. En outre, 1-3 et 4-5 sont construits de manière symétrique : homme sage – image (arbre) – image (paille) – méchant. Un fort accent est mis sur l’homme sage par rapport aux méchants ; l’intention du Ps est bien de mettre en évidence le chemin de la connaissance et de la vraie vie. Le v.6 propose une conclusion synthétique. Le Ps se développe dans le temps entre maintenant (présent immédiat) (v.1) et le jugement (à venir) (v.5).

Ce psaume commence par une béatitude, genre caractéristique de la littérature de la sagesse (cf. Dt 33,29 ; Es 30,18 ; Ps 33,12). Une béatitude est un énoncé simultané d’une réalité actuelle et d’une promesse. Ainsi le premier mot du psautier est une affirmation plutôt qu’un vœu ou une exhortation : bonheur à l’homme ! Cet homme connaît le bonheur, car Dieu le déclare et le rend heureux ; la plénitude de cette affirmation est soulignée par le fait que, dans le texte hébreu, le mot bonheur est au pluriel. Le projet de Dieu pour l’homme est un projet de bonheur, sur le plan personnel et sur le plan relationnel. La béatitude n’est pas d’abord liée à l’accomplissement de préceptes légaux, mais bien plutôt à la relation d’amour et de confiance qui s’établit entre Dieu et le croyant, en particulier dans la célébration et la prière.

Cet homme heureux est défini de manière négative : « il ne marche pas selon les plans des malfaisants, dans les chemins des égarés ». Ces malfaisants sont ceux qui violent les règles de la vie sociale et qui se soustraient aux exigences de la Torah, qui appliquent leurs propres principes et se montrent arrogants, « moqueurs », notamment à l’égard des pauvres. Le mot « égarés » est souvent traduit par « pécheurs » : le terme hébreu est utilisé pour parler d’un tir (flèche ou pierre) qui n’atteint pas son but. Les moqueurs, eux, ne sont pas en chemin : ils demeurent assis en observateurs critiques. Les trois verbes : marcher, s’arrêter, demeurer, concernent l’ensemble de l’activité humaine, la totalité de l’existence ; par ailleurs, dans leur succession, ces verbes soulignent une progression négative, du mouvement vers l’immobilité. Le but de cette séparation radicale est d’éviter d’entrer dans un engrenage qui anéantit la vie. La notion de bonheur est étroitement liée à celle de « chemin », qui désigne une manière de vivre, un comportement, une option morale ou religieuse. Depuis qu’Abraham a quitté le pays de ses pères, l’expérience de la foi prend pour tout croyant la forme concrète d’une mise en route.

Cet homme est maintenant défini de manière positive : il met son désir dans l’enseignement d’Adonaï, la Torah qui, ici, fait référence au récit (écrit ou non) de tout ce que Dieu a fait pour son peuple. La Torah n’est pas d’abord loi, mais enseignement ; pas un code qui condamne, mais une révélation qui fait vivre ; un viatique qui permet de développer une manière de vivre qui apporte à l’être humain ce dont il a besoin pour être heureux avec ses semblables et avec Dieu. Il « murmure » : le terme fait référence à une lecture qui s’accompagne d’un léger mouvement des lèvres. C’est ainsi que la loi était lue et méditée en Israël à l’époque et qu’elle l’est encore par certains juifs. Cet homme-là sera « comme un arbre planté sur des cours d’eau. » Dans un pays où le manque d’eau constitue une difficulté majeure, l’image parle : celui qui se nourrit de la loi est solidement enraciné, verdoyant, et rien ne l’empêche, le moment venu, de porter du fruit. Cet enracinement est à comprendre comme l’expression d’un choix de vie, gage de stabilité. Il n’a rien d’une observance servile. Mais à cause de cet enracinement, et parce que rien ne peut s’opposer à la réalisation de la loi, « tout ce qu’il fera réussira ! »

« Non pas les malfaisants ! » Il s’agit de mettre en évidence l’inconsistance crasse des « méchants » comparables à de la paille dans le vent : belle opposition aux feuilles et aux fruits ! Le v. 5 est difficile à traduire, d’où les divergences entre Français courant, Bible de Jérusalem et TOB. Le psalmiste se représente un jugement lors duquel Dieu n’admettra pas les malfaisants en sa présence : « ils ne seront pas debout » ; la Septante et la Vulgate utilisent le verbe traduit en français par ressusciter, alors que la TOB déclare « ils ne se relèveront pas ! » On peut comprendre « le rassemblement des justes » dans un sens juridique, les « justes » étant ceux qui se conforment strictement au droit ou dans un sens plus liturgique : les « justes » étant reconnus par Dieu et admis à se tenir debout en sa présence.

Le dernier verset reprend la thématique du « chemin ». L’image est connue : il y a deux chemins opposés, celui des justes et celui des malfaisants. Le juste évite tout comportement qui éloigne de Dieu et s’en remet entièrement à la loi dans laquelle il met son plaisir et engage tout son cœur. A cause de cet enracinement dans la Torah, le juste est un être heureux. Dieu « connaît son chemin » : le verbe évoque une relation et non un savoir, une proximité positive et active de Dieu qui s’implique pour que ce chemin demeure un chemin de vie, marqué par sa présence et son accompagnement. Le chemin des malfaisants, lui, « se perdra » : on ne le retrouvera pas, il n’en restera pas trace, personne ne le cherchera. Ce verbe indique une disparition complète !

Alors que chez les Grecs, les dieux sons souvent nommés bienheureux, le Dieu de la Bible, lui, ne revendique pas le bonheur pour lui-même. Il le donne. Il le procure aux siens en les délivrant et en les sauvant. De son côté l’être humain, qui ne peut pas faire son bonheur par lui-même, peut le recevoir et cultiver sa relation avec celui qui le donne Dieu. Le verbe achar, d’où vient le mot achrei, heureux, signifie « aller droit, marcher, avancer, faire des progrès, être heureux, béni… » On peut aussi le traduire, suivant les cas, par diriger, protéger, conduire.

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Jos 1.1 Il arriva qu’après la mort de Moïse, le serviteur du SEIGNEUR, le SEIGNEUR dit à l’auxiliaire de Moïse, Josué, fils de Noun : 2 «Moïse, mon serviteur, est mort; maintenant donc, lève-toi, passe le Jourdain que voici, toi et tout ce peuple, vers le pays que je leur donne aux fils d’Israël… 6 Sois fort et courageux, car c’est toi qui donneras comme patrimoine à     ce peuple le pays que j’ai juré à leurs pères de leur donner. 7 Oui, sois fort et très courageux ; veille à agir selon toute la Loi     que t’a prescrite Moïse, mon serviteur. Ne t’en écarte ni à droite ni     à gauche afin de réussir partout où tu iras. 8 Ce livre de la Loi ne s’éloignera pas de ta bouche ; tu le murmureras jour et nuit afin de veiller à agir selon tout ce qui s’y trouve    écrit, car alors tu rendras tes voies prospères, alors tu réussiras. 9 Ne te l’ai-je pas prescrit : sois fort et courageux ? Ne tremble pas, ne te laisse pas abattre, car le SEIGNEUR, ton Dieu, sera avec toi partout où tu iras. »

Psaume 118

Louez l’Éternel, car il est bon, Car sa miséricorde dure à toujours!
Qu’Israël dise: Car sa miséricorde dure à toujours!
Que la maison d’Aaron dise: Car sa miséricorde dure à toujours!
Que ceux qui craignent l’Éternel disent: Car sa miséricorde dure à toujours!
Du sein de la détresse j’ai invoqué l’Éternel: L’Éternel m’a exaucé, m’a mis au large.
L’Éternel est pour moi, je ne crains rien: Que peuvent me faire des hommes?
L’Éternel est mon secours, Et je me réjouis à la vue de mes ennemis.
Mieux vaut chercher un refuge en l’Éternel Que de se confier à l’homme;
Mieux vaut chercher un refuge en l’Éternel Que de se confier aux grands.
Toutes les nations m’environnaient: Au nom de l’Éternel, je les taille en pièces.
Elles m’environnaient, m’enveloppaient: Au nom de l’Éternel, je les taille en pièces.
Elles m’environnaient comme des abeilles; Elles s’éteignent comme un feu d’épines; Au nom de l’Éternel, je les taille en pièces.
Tu me poussais pour me faire tomber; Mais l’Éternel m’a secouru.
L’Éternel est ma force et le sujet de mes louanges; C’est lui qui m’a sauvé.
Des cris de triomphe et de salut s’élèvent dans les tentes des justes: La droite de l’Éternel manifeste sa puissance!
La droite de l’Éternel est élevée! La droite de l’Éternel manifeste sa puissance!
Je ne mourrai pas, je vivrai, Et je raconterai les oeuvres de l’Éternel.
L’Éternel m’a châtié, Mais il ne m’a pas livré à la mort.
Ouvrez-moi les portes de la justice: J’entrerai, je louerai l’Éternel.
Voici la porte de l’Éternel: C’est par elle qu’entrent les justes.
Je te loue, parce que tu m’as exaucé, Parce que tu m’as sauvé.
La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient Est devenue la principale de l’angle.
C’est de l’Éternel que cela est venu: C’est un prodige à nos yeux.
C’est ici la journée que l’Éternel a faite: Qu’elle soit pour nous un sujet d’allégresse et de joie!
O Éternel, accorde le salut! O Éternel, donne la prospérité!
Béni soit celui qui vient au nom de l’Éternel! Nous vous bénissons de la maison de l’Éternel.
L’Éternel est Dieu, et il nous éclaire. Attachez la victime avec des liens, Amenez-la jusqu’aux cornes de l’autel!
Tu es mon Dieu, et je te louerai; Mon Dieu! je t’exalterai.
Louez l’Éternel, car il est bon, Car sa miséricorde dure à toujours!

Ce psaume est magnifique. Il dit l’espérance de ceux qui sont persécutés pour la justice, haïs sans raison. Nous pouvons y puiser du réconfort quand les circonstances et les mauvaises langues s’acharnent contre nous. Il peut être lu comme une liturgie lors de laquelle les prêtres dialoguent avec le peuple et surtout avec trois personnages qui ont été l’objet d’une délivrance miraculeuse et qui témoignent du salut expérimenté : un prisonnier libéré, un roi délivré de ses ennemis, un malade guéri. Tous trois viennent au Temple et se présentent aux prêtres pour chanter devant le peuple leur salut, signe concret de la bonté divine. « Reconnaissance à Adonaï : oui il est bon. Oui pour toujours sa bonté ! » Ce verset, au début et à la fin du psaume, lui donne couleur particulière.

Le psaume 118 appartient à cette partie du psautier que la tradition juive appelle le « Hallel » (Ps 113-118), aux psaumes de « la louange pascale de la liturgie juive ». C’est un « chant de joie et de victoire », dont le fil conducteur est cette procession rythmée par les chants alternés des prêtres et du chœur dans leur montée au Temple. Traversé par l´action de grâce du peuple, c’est un appel à la confiance. Le Nouveau Testament en reprendra deux verstes : « La pierre rejetée des bâtisseurs est devenue la pierre d´angle », et « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ».

Le psaume évoque donc les processions, les « montées » à Jérusalem et au Temple. On pense à la fin du voyage de Jésus et à son entrée à Jérusalem lors des Rameaux. C´est dans ce cadre qui annonce la Passion que se comprend le symbole de la pierre angulaire. Avec ce psaume, les croyants peuvent chanter pleins de gratitude : « ma force et mon chant, c´est le Seigneur, c´est lui mon salut » (v.14). Ils sont ainsi les témoins de la « tendresse de Dieu » dans un monde marqué par la souffrance et le désarroi.

Le psaume comporte vingt-neuf versets, et sur ces vingt-neuf versets, il reprend plus de trente fois le mot « Adonaï » (Yhwh) ou son abréviation « Yah », qui en est la première syllabe. Autant de louanges pour la grandeur de Dieu, l’amour de Dieu, l’œuvre de Dieu en faveur de son peuple…

On le chante pour accompagner le sacrifice d’action de grâce qui a lieu au cours de la fête des tentes. Pendant une semaine, on vit – même en ville – dans des huttes de branchage, les « Tentes » en mémoire des tentes du désert et de la protection de Dieu pendant l’Exode. C’est aussi la fête du renouvellement de l’Alliance, au cours de laquelle chaque pèlerin brandit des rameaux ou plus précisément, un petit bouquet de « loulav », composé d’une palme, d’une branche de myrte, d’une branche de saule et d’un cédrat (petit citron). En procession autour de l’autel, on agite ces bouquets de loulav en chantant des psaumes entre-coupés de « Hosanna » (« Dieu sauve », « Dieu, sauve-nous »). C’est une fête pleine de ferveur et de joie car elle anticipe la venue du Messie : on rend grâce pour le salut déjà accompli et on accueille le salut qui vient et qui ne saurait tarder. C’est le sens de l’acclamation « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ». « Rendez grâce au SEIGNEUR : il est bon ! Eternel est son amour ! »
Cette bonté du Seigneur, Israël l’a expérimentée tout au long de son histoire. Pour le dire, le psaume raconte l’histoire d’un roi qui vient d’affronter une guerre sans merci et qui a remporté la victoire ; et ce roi vient rendre grâce à son Dieu de l’avoir soutenu. « On m’a poussé, bousculé pour m’abattre, mais Adonaï m’a défendu ! » « Toutes les nations m’ont encerclé : au nom d’Adonaï je les détruis » et encore : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai, et j’annoncerai les œuvres du SEIGNEUR ».

C’est l’histoire du peuple d’Israël. De nombreuses fois au cours de son histoire, il a frôlé l’anéantissement ; mais à chaque fois le Seigneur l’a relevé et il chante dans cette grande fête des tentes. Ce rôle de témoin des œuvres du Seigneur, c’est la vocation propre d’Israël ; et c’est dans la conscience même de cette vocation qu’il a puisé la force de survivre à toutes ses épreuves au long de l’histoire.

Voici ce que dit Martin Luther de ce psaume : « Le psaume 118 est mon psaume. Je l’ai traduit avec une prédilection particulière. Je les aime bien tous, ces psaumes admirables ; j’aime toute l’Ecriture sainte, qui est ma consolation et ma vie. Cependant je me suis surtout attaché à ce psaume. Il m’a sauvé de mainte grande nécessité d’où ni empereur, ni rois, ni sages, ni saints n’eussent pu me tirer. C’est mon ami qui m’est plus cher que tous les honneurs, toute la puissance de la terre. Si l’on m’offrait tout cela, je ne donnerais pas ce Psaume en échange. »

En 1530, l’empereur Charles Quint convoque une Diète d’empire à Augsbourg pour mettre au pas les princes qui ont adhéré à la Réforme de Luther. Ceux-ci présentent au souverain la Confession d’Augsbourg – un texte fondateur rédigé par Mélanchton à partir d’un brouillon de Luther. Au ban de l’Empire et de l’Eglise, Luther ne peut être présent à Augsbourg : depuis le 14 avril 1530, on l’a mis en sécurité, enfermé dans une chambre de la forteresse de Cobourg. Profondément déprimé, il écrit le 4 octobre 1530 à Ludwig Senfl, un compositeur bâlois maître de chapelle à la cour de Münich, et lui demande de lui composer un choral sur les paroles d’un chant qui lui est cher, in pace in id ipsum, « que je dorme et repose dans une paix sans partage » (Ps 4,9), avec la mélodie grégorienne comme cantus firmus. Il lui déclare : « J’espère vivement que la fin de ma vie est proche ; le monde me hait et ne peut me supporter ; et moi, en retour, je suis dégoûté de ce monde et je le déteste ; que le bon et fidèle pasteur prenne donc mon âme. C’est pourquoi j’ai commencé à chanter cette antienne… je t’envoie les notes du cantus firmus que tu pourras, si tu le veux, transcrire pour plusieurs voix après ma mort. » Or Senfl n’envoie pas le choral demandé, mais, à la place, fait parvenir à Luther une copie de son motet Non moriar sed vivam… Le texte et la musique ont un effet incroyable sur le Réformateur qui écrit ces mots sur la paroi de sa chambre et reprend courage. Pour le remercier, il envoie à Senfl une caisse de livres et un choral de sa composition sur le même chant grégorien… On trouve facilement les deux partitions et la lettre de Luther à Senfl !

Vous l’avez peut-être observé : les paroles latines de notre psaume sont gravées sur la Tour de l’Ile, près de la statue de Philibert Berthelier qui tend un doigt vers elles : « Non moriar sed vivam et narrabo opera Domini ». En 1519, le chef des Eidguenots, partisan d’une alliance de Genève avec les Confédérés, est arrêté sur ordre de l’évêque Jean de Savoie et enfermé dans le château de l’Ile. Un juge est commis en lieu et place des syndics pour instruire son procès. Déclarant que ce n’est pas son « juge compétant », Berthelier refuse de lui répondre. Il est condamné à mort. Bonivard, prieur de Saint-Victor, un ami des Eidguenots, témoignera que « pour se montrer délivré de toute crainte, Berthelier alla escrire en la paroy de la chambre où il estoit : Non moriar, sed vivam… » Manière de dire que l’évêque et le juge n’avaient sur lui qu’un pouvoir relatif ! Il fut exécuté le 22 août.


Psaume 109

Au chef des chantres. De David. Psaume. Dieu de ma louange, ne te tais point!
Car ils ouvrent contre moi une bouche méchante et trompeuse, Ils me parlent avec une langue mensongère,
Ils m’environnent de discours haineux Et ils me font la guerre sans cause.
Tandis que je les aime, ils sont mes adversaires; Mais moi je recours à la prière.
Ils me rendent le mal pour le bien, Et de la haine pour mon amour.
Place-le sous l’autorité d’un méchant, Et qu’un accusateur se tienne à sa droite!
Quand on le jugera, qu’il soit déclaré coupable, Et que sa prière passe pour un péché!
Que ses jours soient peu nombreux, Qu’un autre prenne sa charge!
Que ses enfants deviennent orphelins, Et sa femme veuve!
Que ses enfants soient vagabonds et qu’ils mendient, Qu’ils cherchent du pain loin de leur demeure en ruines!
Que le créancier s’empare de tout ce qui est à lui, Et que les étrangers pillent le fruit de son travail!
Que nul ne conserve pour lui de l’affection, Et que personne n’ait pitié de ses orphelins!
Que ses descendants soient exterminés, Et que leur nom s’éteigne dans la génération suivante!
Que l’iniquité de ses pères reste en souvenir devant l’Éternel, Et que le péché de sa mère ne soit point effacé!
Qu’ils soient toujours présents devant l’Éternel, Et qu’il retranche de la terre leur mémoire,
Parce qu’il ne s’est pas souvenu d’exercer la miséricorde, Parce qu’il a persécuté le malheureux et l’indigent, Jusqu’à faire mourir l’homme au coeur brisé!
Il aimait la malédiction: qu’elle tombe sur lui! Il ne se plaisait pas à la bénédiction: qu’elle s’éloigne de lui!
Qu’il revête la malédiction comme son vêtement, Qu’elle pénètre comme de l’eau dans son intérieur, Comme de l’huile dans ses os!
Qu’elle lui serve de vêtement pour se couvrir, De ceinture dont il soit toujours ceint!
Tel soit, de la part de l’Éternel, le salaire de mes ennemis, Et de ceux qui parlent méchamment de moi!
Et toi, Éternel, Seigneur! agis en ma faveur à cause de ton nom, Car ta bonté est grande; délivre-moi!
Je suis malheureux et indigent, Et mon coeur est blessé au dedans de moi.
Je m’en vais comme l’ombre à son déclin, Je suis chassé comme la sauterelle.
Mes genoux sont affaiblis par le jeûne, Et mon corps est épuisé de maigreur.
Je suis pour eux un objet d’opprobre; Ils me regardent, et secouent la tête.
Secours-moi, Éternel, mon Dieu! Sauve-moi par ta bonté!
Et qu’ils sachent que c’est ta main, Que c’est toi, Éternel, qui l’as fait!
S’ils maudissent, toi tu béniras; S’ils se lèvent, ils seront confus, Et ton serviteur se réjouira.
Que mes adversaires revêtent l’ignominie, Qu’ils se couvrent de leur honte comme d’un manteau!
Je louerai de ma bouche hautement l’Éternel, Je le célébrerai au milieu de la multitude;
Car il se tient à la droite du pauvre, Pour le délivrer de ceux qui le condamnent.

On peut distinguer plusieurs parties dans ce psaume qui commence par un appel à Dieu : qu’il sorte de son silence et prenne la défense du psalmiste contre un ennemi qui, de façon incompréhensible, répond à son amour par la haine (v.1-5). On a ensuite (vv6-15) vingt requêtes de malédiction contre ceux qui s’en prennent au psalmiste : que l’ennemi soit puni ! Puis le psalmiste développe neuf attendus pour motiver la demande de jugement (vv16-20). La fin (vv21-31) est un appel à Dieu : « Aide-moi Adonaï mon Dieu. Sauve-moi selon ta bonté. Et ils sauront que cela vient de ta main, que c’est toi Adonaï qui l’as fait » (26-27). Puis vient la reconnaissance au Dieu qui se tient à la droite du pauvre pour le sauver de ceux qui le jugent.

On est choqué par ce qui, dans ce psaume, apparaît comme une cascade de malédictions et d’injures. Il a été exclu des prières de l’Eglise à cause de sa violence. Luc le cite dans les Actes des apôtres à propos du remplacement de Judas (« son office, un autre le prendra », v.8 en Ac 1,20). Ce qui montre que ce psaume peut être relu comme une parole de mise à distance de l’agresseur qui, de façon violente, a envahi le territoire de l’agressé en le trahissant. D’une certaine manière, ce psaume remet de la parole là où il y a eu passage à l’acte sans dialogue.

Le genre littéraire est celui du « jugement » (rib) : on a deux fois le verbe juger (shaphat ; v.7.31) ; quatre fois la racine satan, accuser (« satan » désigne le rival, l’adversaire qui accuse devant l’autorité ; vv4.6.20.29). Mais il manque une protestation d’innocence, l’instruction du juge, la mention de délits particuliers. Dieu lui-même n’est pas appelé juge et l’on ne parle pas de sa « justice », mais de sa fidélité bienveillante. Le psalmiste s’inspire peut-être de pratiques babyloniennes : on prononçait des malédictions accompagnées de rites où l’on brûlait des représentations des adversaires en cire et de prières adressées à des divinités bénéfiques. Dans le psaume, il n’est pas question de rites magiques. Le psalmiste s’adresse au Dieu unique, il énonce les malédictions dans un style hyperbolique et passionné, et les fait suivre d’une prière personnelle au v.21ss. L’emploi du singulier dans les v. 6-19 pourrait donner l’impression qu’il parle de son propre sort, mais on s’aperçoit vite qu’il vise le juge d’un procès, un juge corrompu, sans pour autant oublier les faux accusateurs mentionnés au v. 20. Le psalmiste ferait alors partie de ceux qui sont victimes d’erreurs judiciaires. Il serait accusé à tort.

Le psaume apparaît ainsi comme un poème très travaillé et non comme un cri improvisé sous le coup du ressentiment. Le psalmiste se lamente à cause d’éléments extérieurs (les « ils » des vv2-5.16-17.18.20) qui le bouleversent intérieurement : il est perturbé, blessé, épuisé et ne peut plus compter que sur le secours de son Dieu.

Le psaume commence par un grand silence, le silence de Dieu, au cœur même des éclats de voix des « malfaisants » (rasha). Devant les calomnies, comment Dieu peut-il rester muet ? L’action des ennemis est comparée à un combat sans motif, à une violence gratuite, à une hostilité incompréhensible : « En échange de mon amour, ils ont été mes adversaires » (v.4). Comment interpréter ensuite « je suis prière » (4b) ? La tournure est elliptique et diverses interprétations sont possibles. Il pourrait s’agir d’une supplique pour les ennemis, une façon de rendre le bien pour le mal. Ou alors le psalmiste, dans la détresse, se ferait lui-même supplique (reprise aux vv21-26). Il exprime sa protestation comme une prière. Cela montre en tout cas que prier n’enlève pas l’ambivalence vécue par le psalmiste entre l’appel à un Dieu qui tarde à agir et le désir que l’autre soit jugé, voire éliminé. Le cri de la prière s’exprime au sein-même de cette tension. Il ne la supprime pas.

Les ennemis ont répondu à l’amour par l’hostilité. A son tour, le psalmiste répond au mal par le mal selon la loi du talion. Le v. 5, « ils m’ont rendu le mal pour le bien et la haine pour l’amitié » résume et introduit la suite, en particulier les imprécations qui rappellent les malédictions réservées à ceux qui ne respectent pas l’alliance (Dt 27,12-13 ; 28,1-4.15-18). C’est Dieu qui se porte garant de leur exécution s’il y a rupture d’alliance.

Dans les vv 6-12, on ne sait pas très bien si le psalmiste parle de lui-même ou des ennemis. Les deux lectures semblent possibles. Mais à partir de 13, on commence à se rendre compte qu’il parle des ennemis. Aux versets 6-7, allusion est faite à un tribunal injuste : on y comparaît innocent, on en ressort malfaisant ! La vie en est diminuée (v.8), on est remplacé (cf. Ac 1,20 à propos de Judas). Au v.9, l’imprécation s’étend à la famille, puis (v.10-12) aux biens et aux propriétés : l’adversaire est réduit à la mendicité. Au v.13, elle atteint la descendance qui paie la faute des pères (v.14.15a). La mémoire du malfaisant doit disparaître, son nom s’éteindre.

Le psalmiste énumère ensuite neuf attendus qui, en langage juridique, motivent le jugement final « Attendu qu’il ne s’est pas soucié d’agir avec loyauté, qu’il a persécuté à mort un pauvre, un malheureux, frappé au cœur… » (v.16). Jusque-là les malédictions n’avaient pas de motivations explicites. En voilà une maintenant, bien qu’elle n’entre pas dans les détails : « étant donné ceci, il t’arrivera cela ». C’est la loi du talion. Il ne s’agit pas de vengeance, mais de justice. « Œil pour œil, dent pour dent » ; les rabbins traduisent ces termes littéralement : « œil sous (tahat) œil, dent sous (tahat) dent » pour rappeler qu’il ne peut y avoir de compensation complète de la violence subie. Il serait illusoire de penser que l’agresseur peut tout payer à la victime de la violence commise. Puis le psalmiste fait deux propositions de sentence : la malédiction doit atteindre l’autre jusqu’au plus profond de sa personne (v.19). Par l’action de Dieu (v.20), les malédictions se retournent contre ceux qui les ont prononcées.

« Mais toi » au verset 21 indique qu’une nouvelle section commence. Le psalmiste d’adresse directement à Adonaï. La supplique contient des éléments typiques : description de la situation personnelle du psalmiste, hostilité rencontrée, appel à la miséricorde ou à la loyauté (hésèd) de Dieu, demande de châtiment des ennemis, promesse d’action de grâce pour la libération espérée. Cet appel à la libération est fondé sur l’identité même de Dieu, dont la bonté (hésèd) est bonne (tov, v.21). Dans son épreuve, le psalmiste demande à Dieu de répondre à la malédiction par la bénédiction. Notons qu’à la honte des ennemis ne correspond pas la gloire du vainqueur, mais la louange de Dieu, celle-là même qui a ouvert le psaume et qui est maintenant pleinement justifiée.

Dans l’ensemble du psaume, l’expression de la colère fait peur. C’est pourtant un sentiment adéquat de protection quand une personne est blessée, niée dans son identité. Si elle ne peut pas l’exprimer, elle se ronge de l’intérieur. Formulée, elle est un appel à l’aide et permet de ne pas rester enfermé dans sa souffrance. Ce psaume conduit celui qui prie du cri à la confession de foi, en passant par des imprécations et des malédictions. Il offre ainsi un chemin de thérapie dans lequel on nomme la souffrance, on laisse s’exprimer la colère, mais on remet au Dieu juste la punition des agresseurs, ce qui conduit à l’expression de la confiance.


Psaume 107

Louez l’Éternel, car il est bon, Car sa miséricorde dure à toujours!
Qu’ainsi disent les rachetés de l’Éternel, Ceux qu’il a délivrés de la main de l’ennemi,
Et qu’il a rassemblés de tous les pays, De l’orient et de l’occident, du nord et de la mer!
Ils erraient dans le désert, ils marchaient dans la solitude, Sans trouver une ville où ils pussent habiter.
Ils souffraient de la faim et de la soif; Leur âme était languissante.
Dans leur détresse, ils crièrent à l’Éternel, Et il les délivra de leurs angoisses;
Il les conduisit par le droit chemin, Pour qu’ils arrivassent dans une ville habitable.
Qu’ils louent l’Éternel pour sa bonté, Et pour ses merveilles en faveur des fils de l’homme!
Car il a satisfait l’âme altérée, Il a comblé de biens l’âme affamée.
Ceux qui avaient pour demeure les ténèbres et l’ombre de la mort Vivaient captifs dans la misère et dans les chaînes,
Parce qu’ils s’étaient révoltés contre les paroles de Dieu, Parce qu’ils avaient méprisé le conseil du Très Haut.
Il humilia leur coeur par la souffrance; Ils succombèrent, et personne ne les secourut.
Dans leur détresse, ils crièrent à l’Éternel, Et il les délivra de leurs angoisses;
Il les fit sortir des ténèbres et de l’ombre de la mort, Et il rompit leurs liens.
Qu’ils louent l’Éternel pour sa bonté, Et pour ses merveilles en faveur des fils de l’homme!
Car il a brisé les portes d’airain, Il a rompu les verrous de fer.
Les insensés, par leur conduite coupable Et par leurs iniquités, s’étaient rendus malheureux.
Leur âme avait en horreur toute nourriture, Et ils touchaient aux portes de la mort.
Dans leur détresse, ils crièrent à l’Éternel, Et il les délivra de leurs angoisses;
Il envoya sa parole et les guérit, Il les fit échapper de la fosse.
Qu’ils louent l’Éternel pour sa bonté, Et pour ses merveilles en faveur des fils de l’homme!
Qu’ils offrent des sacrifices d’actions de grâces, Et qu’ils publient ses oeuvres avec des cris de joie!
Ceux qui étaient descendus sur la mer dans des navires, Et qui travaillaient sur les grandes eaux,
Ceux-là virent les oeuvres de l’Éternel Et ses merveilles au milieu de l’abîme.
Il dit, et il fit souffler la tempête, Qui souleva les flots de la mer.
Ils montaient vers les cieux, ils descendaient dans l’abîme; Leur âme était éperdue en face du danger;
Saisis de vertige, ils chancelaient comme un homme ivre, Et toute leur habileté était anéantie.
Dans leur détresse, ils crièrent à l’Éternel, Et il les délivra de leurs angoisses;
Il arrêta la tempête, ramena le calme, Et les ondes se turent.
Ils se réjouirent de ce qu’elles s’étaient apaisées, Et l’Éternel les conduisit au port désiré.
Qu’ils louent l’Éternel pour sa bonté, Et pour ses merveilles en faveur des fils de l’homme!
Qu’ils l’exaltent dans l’assemblée du peuple, Et qu’ils le célèbrent dans la réunion des anciens!
Il change les fleuves en désert, Et les sources d’eaux en terre desséchée,
Le pays fertile en pays salé, A cause de la méchanceté de ses habitants.
Il change le désert en étang, Et la terre aride en sources d’eaux,
Et il y établit ceux qui sont affamés. Ils fondent une ville pour l’habiter;
Ils ensemencent des champs, plantent des vignes, Et ils en recueillent les produits.
Il les bénit, et ils deviennent très nombreux, Et il ne diminue point leur bétail.
Sont-ils amoindris et humiliés Par l’oppression, le malheur et la souffrance;
Verse-t-il le mépris sur les grands, Les fait-il errer dans des déserts sans chemin,
Il relève l’indigent et le délivre de la misère, Il multiplie les familles comme des troupeaux.
Les hommes droits le voient et se réjouissent, Mais toute iniquité ferme la bouche.
Que celui qui est sage prenne garde à ces choses, Et qu’il soit attentif aux bontés de l’Éternel.

Ce psaume comporte deux parties : la première, en forme d’action de grâce, compte quatre couplets avec refrains mettant en scène des situations types. La construction est soignée ; des répétitions de mots mettent en évidence des chiasmes pour souligner par exemple les actions libératrices d’Adonaï aux v.7 et au v.14. La seconde partie, vv 33 à 43, est consacrée à une méditation sur la puissance de Dieu et sur sa présence dans la vie des hommes. C’est un enseignement : « Qui est sage prendra garde à ces choses ! Et ils chercheront à comprendre les bontés (hasedim, de hèsèd) d’Adonaï ! »

Les trois premiers versets introduisent la première partie comme un chant de reconnaissance : des quatre coins de l’horizon, des croyants viennent au Temple de Jérusalem et célèbrent celui qui les a rachetés (ga’al) de la main des oppresseurs et rassemblés. Les premiers mots du psaume seront repris dans un refrain, « Reconnaissance à Adonaï », et donnent le ton de toute la première partie. L’expression « ils diront » du v. 2 montre qu’il s’agit d’une confession de foi et d’un témoignage : le psaume invite des personnes qui ont fait l’expérience du salut dans leur vie à en rendre compte et à témoigner ainsi du Dieu qui les a libérés. La situation évoquée, rachat et rassemblement, est au premier chef le retour de l’exil, qui a permis à Juda de retrouver une identité. L’expression du v. 2 « les rachetés d’Adonaï » rappelle Es 62,12, « on les appellera ‘le peuple de la sainteté’, ‘les rachetés d’Adonaï’, et toi on t’appellera ‘la recherchée’, ‘la ville qui n’est pas abandonnée’. » Cela correspond au début de la restauration de Jérusalem, après l’Exil, que le prophète compare à un second Exode. Les espérances d’Esaïe s’accomplissent !

Ensuite viennent quatre strophes pour illustrer cette délivrance ; elles sont scandées par deux refrains : « Et ils criaient vers Adonaï quand ils étaient oppressés ; de leurs angoisses il les a délivrés » (vv 6 ; 13 ; 19 ; 28), et « Reconnaissance à Adonaï pour sa bonté (hasedô, de hèsèd de nouveau), et ses prodiges pour les fils d’Adam ! » (vv 8 ; 15 ; 21 ; 31). Cela fait écho au Ps 106,47 : « Sauve-nous, Adonaï notre Dieu, et rassemble-nous d’entre les nations en reconnaissance au nom de ta sainteté pour devenir meilleurs en ton chant de gloire. »

Les différentes situations évoquées rappellent surtout l’histoire d’Israël, mais peuvent correspondre aussi à des événements qui marquent les pèlerins sur le chemin de Jérusalem : il s’agit de situations limites qui menacent la vie des humains. On a d’abord la description du danger encouru. Puis un appel au Seigneur (premier refrain). Ensuite, une description de l’intervention divine et de son résultat. Enfin un appel à la reconnaissance (second refrain). Les dangers vécus et rappelés sont : aux vv 4-9 l’errance dans le désert (allusion à l’Exode hors d’Egypte et au nouvel exode hors Babylone) ; aux vv 10-16 la privation de liberté (on peut y voir l’esclavage en Egypte ou l’épisode de l’Exil) ; aux vv 17-22 la maladie provoquée par le péché (peut-être y a-t-il allusion au livre de Job ?) ; aux vv 23-32 le péril en mer (une allusion au livre de Jonas ?).

Chacune des sections de ce psaume décrit donc une menace que le peuple ou qu’une personne peut subir. Cela donne à penser qu’il n’est pas nécessaire d’être dans le Temple de Jérusalem pour prier Dieu lorsqu’on traverse une situation difficile. On peut crier vers le Seigneur dans le désert, en prison, sur son lit de malade ou face aux dangers de la mer. Aujourd’hui encore, dans de telles détresses, des hommes et des femmes se tournent vers Dieu et lui demandent de les sauver. Dans la liturgie du Temple, on évoquera aussi ces moments de détresse où le peuple d’Israël, criant vers Dieu, a fait l’expérience de la tendresse infinie du Seigneur pour son peuple.

Le v. 7 peut être lu comme l’accomplissement de la prophétie d’Esaïe 43,19 : « Je vais mettre dans le désert un chemin. » La « ville où demeurer » est Jérusalem, qui représente toute la Terre sainte. Non seulement, contrairement au désert, Jérusalem est une ville habitée, mais c’est Adonaï lui-même qui y réside en voisin (cf. Ps 132,13).

Le sort de ceux qui demeuraient dans l’ombre et dans l’ombre de la mort est mérité :  ils sont « prisonniers de la misère et du fer par leur révolte aux paroles de Dieu et le blasphème au dessein du Très-Haut (Eleiyon) » (v. 11). Pour signaler à quel point cette partie du peuple d’Israël a montré du dédain à l’encontre de son Dieu, le psalmiste a séparé le titre habituel de « Dieu Très-Haut ». Nous trouvons d’abord le mot Dieu, et plus loin le mot Très-Haut.

L’expression du v. 14, « et il a rompu leurs entraves », est cette fois l’accomplissement d’une prophétie de Jérémie (30,8 : « je briserai le joug qui pèse sur ta nuque et je romprai tes chaînes »). Au v.16, c’est d’une promesse confiée à Esaïe (45,2 : « je briserai les portes de bronze, je fracturerai les verrous de fer ») qui s’accomplit. L’Exil touche à sa fin, la partie du peuple, déportée en Babylonie, peut retourner en Terre sainte.

Le v. 18 rappelle que la maladie, souvent liée à une perte d’appétit dangereuse, peut conduire « aux portes de la mort ». La réponse divine à l’appel est l’envoi d’une parole qui guérit : « ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet » (Es 55,11).  Cette Parole a un pouvoir agissant. Le v. 22 précise, avec redondance, « qu’ils sacrifient des sacrifices de reconnaissance », rappelant ainsi le v.1 et le second refrain.

Vient ensuite, aux vv 33-43, un poème méditatif, une réflexion personnelle sur l’action divine : Dieu, qui est à l’origine de tout, est maître de tout (33-34). Il donne la vie avec une générosité débordante (35-39). Il sauve et établit la justice (40-42). Discerner ce qu’il fait, c’est comprendre que le monde est plein de ses bontés.

Si notre psaume est un chant de reconnaissance, il faut se souvenir que ce mot reconnaissance est très riche : reconnaître quelqu’un, c’est faire un lien entre une personne rencontrée dans le passé et celle qui est maintenant devant soi, entre le Dieu des pères et le Dieu qui agit aujourd’hui ; c’est aussi reconnaître les compétences de ce Dieu, ses vertus, sa manière d’agir, résumées dans ce psaume par le mot bonté (hèsèd). Dès lors, c’est aussi confesser, témoigner, se rendre à l’évidence devant la réalité et en être reconnaissant, en rendre grâce. C’est à tous ces aspects de la reconnaissance que le psaume invite les croyants, dans une sorte de fête de la confiance d’un Dieu célébré avec les frères et les sœurs.

Le Ps 107 est ainsi à la fois une confession et un enseignement. Le but de ce genre de psaume est de rappeler ce que Dieu a fait dans le passé afin d’exhorter le peuple d’Israël à avoir, aujourd’hui encore, une plus grande confiance dans le Seigneur.


Psaume 22

Au chef des chantres. Sur « Biche de l’aurore ». Psaume de David. (22:2) Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m’as-tu abandonné, Et t’éloignes-tu sans me secourir, sans écouter mes plaintes?
Mon Dieu! je crie le jour, et tu ne réponds pas; La nuit, et je n’ai point de repos.
Pourtant tu es le Saint, Tu sièges au milieu des louanges d’Israël.
En toi se confiaient nos pères; Ils se confiaient, et tu les délivrais.
Ils criaient à toi, et ils étaient sauvés; Ils se confiaient en toi, et ils n’étaient point confus.
Et moi, je suis un ver et non un homme, L’opprobre des hommes et le méprisé du peuple.
Tous ceux qui me voient se moquent de moi, Ils ouvrent la bouche, secouent la tête:
Recommande-toi à l’Éternel! L’Éternel le sauvera, Il le délivrera, puisqu’il l’aime! –
Oui, tu m’as fait sortir du sein maternel, Tu m’as mis en sûreté sur les mamelles de ma mère;
Dès le sein maternel j’ai été sous ta garde, Dès le ventre de ma mère tu as été mon Dieu.
Ne t’éloigne pas de moi quand la détresse est proche, Quand personne ne vient à mon secours!
De nombreux taureaux sont autour de moi, Des taureaux de Basan m’environnent.
Ils ouvrent contre moi leur gueule, Semblables au lion qui déchire et rugit.
Je suis comme de l’eau qui s’écoule, Et tous mes os se séparent; Mon coeur est comme de la cire, Il se fond dans mes entrailles.
Ma force se dessèche comme l’argile, Et ma langue s’attache à mon palais; Tu me réduis à la poussière de la mort.
Car des chiens m’environnent, Une bande de scélérats rôdent autour de moi, Ils ont percé mes mains et mes pieds.
Je pourrais compter tous mes os. Eux, ils observent, ils me regardent;
Ils se partagent mes vêtements, Ils tirent au sort ma tunique.
Et toi, Éternel, ne t’éloigne pas! Toi qui es ma force, viens en hâte à mon secours!
Protège mon âme contre le glaive, Ma vie contre le pouvoir des chiens!
Sauve-moi de la gueule du lion, Délivre-moi des cornes du buffle!
Je publierai ton nom parmi mes frères, Je te célébrerai au milieu de l’assemblée.
Vous qui craignez l’Éternel, louez-le! Vous tous, postérité de Jacob, glorifiez-le! Tremblez devant lui, vous tous, postérité d’Israël!
Car il n’a ni mépris ni dédain pour les peines du misérable, Et il ne lui cache point sa face; Mais il l’écoute quand il crie à lui.
Tu seras dans la grande assemblée l’objet de mes louanges; J’accomplirai mes voeux en présence de ceux qui te craignent.
Les malheureux mangeront et se rassasieront, Ceux qui cherchent l’Éternel le célébreront. Que votre coeur vive à toujours!
Toutes les extrémités de la terre penseront à l’Éternel et se tourneront vers lui; Toutes les familles des nations se prosterneront devant ta face.
Car à l’Éternel appartient le règne: Il domine sur les nations.
Tous les puissants de la terre mangeront et se prosterneront aussi; Devant lui s’inclineront tous ceux qui descendent dans la poussière, Ceux qui ne peuvent conserver leur vie.
La postérité le servira; On parlera du Seigneur à la génération future.
Quand elle viendra, elle annoncera sa justice, Elle annoncera son oeuvre au peuple nouveau-né.

Ce psaume est une complainte, motivée par une situation pénible, une épreuve, une détresse dont rien n’est vraiment dit clairement : maladie ? mort ? persécution ? Le psalmiste porte le genre complainte à son apogée : un juste fait face à un ou à des ennemis acharnés ; se sentant complètement seul, abandonné de Dieu, il a pourtant recours à lui dans un appel désespéré. Il ne s’appuie jamais sur sa justice ou sur son innocence ; il n’appelle pas à la vengeance sur ses ennemis. Le texte hébreu, poétique, est parfois très difficile à rendre en français et les traducteurs sont obligés de paraphraser.

Le psaume s’ouvre avec une question apparemment blasphématoire, une sorte de provocation. « A quoi m’as-tu abandonné ? » « Dans quel dessein » ? Poser la question, c’est accuser Dieu de ne pas tenir sa promesse de fidélité ! Peut-être faut-il être attentif aux noms donnés à Dieu. ‘Eliy ‘Éliy, mon Dieu mon Dieu, dans un seul souffle ! La racine de ‘El signifie « être fort, être le premier ». Ce qui, paraphrasé, donnerait : « Dieu fort, Dieu puissant, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Invoquer une force, c’est la prendre pour idole, tel cet insensé que dénonce Isaïe : « il fait une idole (él) de sa sculpture, s’incline, se prosterne, prie devant elle et dit : ‘sauve-moi car tu es mon dieu (‘eliy)’ » (Es 44, 17).

« Loin de mon salut, les mots de mon rugissement. » En exigeant des explications sur la puissance qui l’abandonne, le psalmiste se compare à un lion qui rugit. Et les paroles de son rugissement n’ont aucun effet et retiennent même Dieu de le sauver.

Au v. 3 le psalmiste se plaint que Dieu ne réponde pas (velô ta’anèh). Il est devenu lointain, distant (râhôq ; plainte reprise aux vv 12 et 20 : ne sois pas loin !). Or, tout à coup, à la fin du v. 22, le texte subit un renversement ; le psalmiste déclare subitement « tu m’a répondu » (‘anitani), ce qui le conduit à chanter un hymne pour exalter la gloire divine : « il n’a pas caché son visage du miséreux » (25) : « grâce à toi je peux jubiler dans une grande assemblée » (26) ! Il y a un changement radical d’atmosphère entre le début et la fin du psaume (même rupture en Ps 6,9 ; Ps 28,6 ; Ps 56,11 ; Ps 69,31). Le ton est tout différent. La complainte, de mise en cause, de mise en demeure, d’accusation de Dieu dont le silence est incompréhensible, se transforme en un hymne à la gloire d’Adonaï.

Avec le v. 4, le psalmiste rappelle l’essentiel de la foi d’Israël : « Toi tu es saint ! » et fait un lien entre Dieu et la louange : « tu habites les louanges d’Israël » (tehillot, de halal, louer). Ce Dieu en qui les pères ont placé leur confiance (4 fois le verbe vatah, avoir confiance, vat’hou aux vv 5-6, et mav’tihi, m’ayant donné confiance, au v. 10). Il est tragique de devoir conjuguer le verbe avoir confiance au passé ! Quel est donc ce Dieu en qui on ne peut plus se fier ?

Le contraste est fort : « Mais moi une vermine (le mot désigne la cochenille, l’insecte dont on extrayait la couleur écarlate en le broyant), pas un homme, rejeté du peuple ». Etre un homme, un être humain, présuppose des relations avec les autres, une inscription dans la vie de la société à laquelle on appartient : tout cela, le psalmiste l’a perdu ! Il est désormais objet de sarcases, de moquerie.

« Il faut t’en remettre à Adonaï ! » Non pas à El, mais à Adonaï ! Première mention de ce nom dans le psaume où il revient sept fois. C’est le nom qu’il a lui-même révélé pour qu’on l’invoque. Le v.9 est le comble du sarcasme à l’égard de qui se prétend l’ami de Dieu ; l’état lamentable du psalmiste mis au rebut du peuple, au lieu d’inspirer la pitié, accroît la moquerie. « Adonaï le secourra, car il prend plaisir en lui ! »

Dans les versets 10-12, le psalmiste rappelle à Adonaï qu’il l’a aimé dès sa naissance, qu’il a toujours été pour lui un Dieu attentif et tendre. Le contraste est saisissant. Le « car », ici, reprend l’affirmation ironique qui précède, « car il prend plaisir en lui », et indique que ce que viennent de dire les moqueurs renvoie le psalmiste à sa naissance. On peut penser que le « toi » du verset 10 ou l’imploration du verset 12 ne s’adressent plus à la même divinité que les plaintes du verset 4. C’est Adonaï qui l’a tiré du ventre maternel, qui lui a donné confiance sur les seins de sa mère. C’est lui sur lequel le psalmiste a été jeté à la naissance pour qu’il devienne son père adoptif (allusion à l’ancien usage de placer le nouveau-né sur les genoux de son père en signe de reconnaissance, d’adoption) ! « Dès le ventre de ma mère, mon Dieu, c’est toi (Adonaï) ! »

La prière, alors, devient cri : l’oppression est proche, nul ne vient au secours. Pour l’illkustrer le psalmiste fait appel à tout une imagerie animale qui évoque symboliquement son humiliation, puis la méchanceté et la haine humaine : le psalmiste accumule les images pour dépeindre la férocité de ses ennemis. L’eau répandue, les os disloqués, la cire fondue sont des symboles de ses facultés qui défaillent : le psalmiste est devenu incapable de toute réaction ; il est comme paralysé. Le palais sec, la langue collée indiquent la fièvre des mourants qui caractérise l’agonie et indique une mort prochaine : « Dans la poussière de la mort tu me déposes ! » (16)

« Et toi Adonaï, ne sois pas loin ! Ma force (èyalouti : même racine que èl), à mon secours (le’ezrati : èzèr, secours ; les deux mots hébreux force et secours riment) ! » (v.20). A première vue, il n’y a pas de réponse aux derniers appels du psalmiste. Et pourtant tout à coup il constate : « Tu m’a répondu ! »

On a vu dans ce psaume une ordalie renversée : cet ‘Eliy dont le psalmiste attend une manifestation de puissance se soustrait à toute image de force et se révèle finalement comme un Dieu désarmé. On s’est demandé : quelque chose s’est-il passé dont le psaume ne rend pas compte ? Y a-t-il eu un changement extérieur, une guérison, un retournement de la communauté ? Un oracle de salut proféré par une prêtre ? Toutes ces pistes sont sans issue, car la réponse est à chercher dans le silence du texte même : « il n’a pas méprisé et n’a pas eu en horreur la prière du miséreux et il n’a pas caché son visage de lui… il a écouté. » (25) Ce visage, cette écoute se découvrent dans le silence même de Dieu. Le silence qui, au v.3, était un non-silence, un silence opaque, et non pas, comme pour Elie, « la voix d’un silence subtil », devient un silence qui se voit et qui s’écoute, un silence qui accompagne. « Le renversement s’opère – en dépit de la déréliction – par la levée d’une confusion. Le Transcendant n’est pas idole sensée agir sur commande. Il se tient dans la trace du combat même du souffrant, tel le fin silence, l’« in-ouï », qui accompagne le Don créateur où – le psalmiste l’a rappelé – « dès la matrice » chaque humain se reçoit à la vie. Dieu n’est pas absent, mais sa Transcendance se signifie en retrait de ce Don originaire – face dérobée d’une passée à l’intime du Silence, qui n’a que les mains et le cœur humains pour agir, et qui le révèle dans le commandement de sa Parole… « in-ouï » à entendre dans le retournement de la « réponse » en responsabilité. » (Marc Faessler, La Passion selon Marc, ordalie du silence de Dieu, in Une Passion après Auschwitz ?, Beauchesne 2017)


Psaume 105

Louez l’Éternel, invoquez son nom! Faites connaître parmi les peuples ses hauts faits!
Chantez, chantez en son honneur! Parlez de toutes ses merveilles!
Glorifiez-vous de son saint nom! Que le coeur de ceux qui cherchent l’Éternel se réjouisse!
Ayez recours à l’Éternel et à son appui, Cherchez continuellement sa face!
Souvenez-vous des prodiges qu’il a faits, De ses miracles et des jugements de sa bouche,
Postérité d’Abraham, son serviteur, Enfants de Jacob, ses élus!
L’Éternel est notre Dieu; Ses jugements s’exercent sur toute la terre.
Il se rappelle à toujours son alliance, Ses promesses pour mille générations,
L’alliance qu’il a traitée avec Abraham, Et le serment qu’il a fait à Isaac;
Il l’a érigée pour Jacob en loi, Pour Israël en alliance éternelle,
Disant: Je te donnerai le pays de Canaan Comme héritage qui vous est échu.
Ils étaient alors peu nombreux, Très peu nombreux, et étrangers dans le pays,
Et ils allaient d’une nation à l’autre Et d’un royaume vers un autre peuple;
Mais il ne permit à personne de les opprimer, Et il châtia des rois à cause d’eux:
Ne touchez pas à mes oints, Et ne faites pas de mal à mes prophètes!
Il appela sur le pays la famine, Il coupa tout moyen de subsistance.
Il envoya devant eux un homme: Joseph fut vendu comme esclave.
On serra ses pieds dans des liens, On le mit aux fers,
Jusqu’au temps où arriva ce qu’il avait annoncé, Et où la parole de l’Éternel l’éprouva.
Le roi fit ôter ses liens, Le dominateur des peuples le délivra.
Il l’établit seigneur sur sa maison, Et gouverneur de tous ses biens,
Afin qu’il pût à son gré enchaîner ses princes, Et qu’il enseignât la sagesse à ses anciens.
Alors Israël vint en Égypte, Et Jacob séjourna dans le pays de Cham.
Il rendit son peuple très fécond, Et plus puissant que ses adversaires.
Il changea leur coeur, au point qu’ils haïrent son peuple Et qu’ils traitèrent ses serviteurs avec perfidie.
Il envoya Moïse, son serviteur, Et Aaron, qu’il avait choisi.
Ils accomplirent par son pouvoir des prodiges au milieu d’eux, Ils firent des miracles dans le pays de Cham.
Il envoya des ténèbres et amena l’obscurité, Et ils ne furent pas rebelles à sa parole.
Il changea leurs eaux en sang, Et fit périr leurs poissons.
Le pays fourmilla de grenouilles, Jusque dans les chambres de leurs rois.
Il dit, et parurent les mouches venimeuses, Les poux sur tout leur territoire.
Il leur donna pour pluie de la grêle, Des flammes de feu dans leur pays.
Il frappa leurs vignes et leurs figuiers, Et brisa les arbres de leur contrée.
Il dit, et parurent les sauterelles, Des sauterelles sans nombre,
Qui dévorèrent toute l’herbe du pays, Qui dévorèrent les fruits de leurs champs.
Il frappa tous les premiers-nés dans leur pays, Toutes les prémices de leur force.
Il fit sortir son peuple avec de l’argent et de l’or, Et nul ne chancela parmi ses tribus.
Les Égyptiens se réjouirent de leur départ, Car la terreur qu’ils avaient d’eux les saisissait.
Il étendit la nuée pour les couvrir, Et le feu pour éclairer la nuit.
A leur demande, il fit venir des cailles, Et il les rassasia du pain du ciel.
Il ouvrit le rocher, et des eaux coulèrent; Elles se répandirent comme un fleuve dans les lieux arides.
Car il se souvint de sa parole sainte, Et d’Abraham, son serviteur.
Il fit sortir son peuple dans l’allégresse, Ses élus au milieu des cris de joie.
Il leur donna les terres des nations, Et ils possédèrent le fruit du travail des peuples,
Afin qu’ils gardassent ses ordonnances, Et qu’ils observassent ses lois. Louez l’Éternel!

Le Psaume 105 commence par une invitation à rendre grâce à Adonaï (vv 1-6), suivie des motifs d’une telle action de grâce (vv 7-45). Il s’agit de se souvenir (zaqar, v.5) des prodiges que Dieu a faits, de ses miracles et des jugements de sa bouche, tous renvoyant à des événements de l’histoire d’Israël dans lesquels les fidèles ont vu la main du Seigneur à l’œuvre : c’est ainsi que le Psaume rappelle l’histoire des Patriarches (vv. 7-15), celle de Joseph (vv. 16-25), le séjour en Égypte (vv. 26-38), la marche dans le désert et l’installation en terre promise (vv. 39-45). Le peuple est invité à se souvenir parce que Dieu lui-même s’est souvenu de son alliance, ce qui a motivé ses différentes interventions (v.8 et v. 42). Il est surprenant d’ailleurs que cette évocation historique ne laisse pas place à la révélation au Sinaï et à la longue marche au désert avec toutes les protestations du peuple. Cela nous rappelle que raconter l’histoire implique des choix : on isole, dans l’enchevêtrement des événements, ceux qui expriment quelque chose de l’action divine. L’exhortation s’adresse aux descendants d’Abraham son serviteur, aux fils de Jacob, ses élus (behiraiv, du verbe bahar, choisir). Une certaine vision de l’histoire du salut leur est rappelée, comme un récapitulatif didactique.

vv.1-6 : les cinq premiers versets sont construits à partir de dix impératifs : célébrez, criez, faites connaître, chantez, psalmodiez (zamrou lo: jouez pour lui : zamar signifiant chanter avec accompagnement de musique), méditez, glorifiez-vous, recherchez, cherchez, souvenez-vous ! Les versets 1 et 2, comme souvent dans la poésie hébraïque, sont parallèles, de sorte que les actions ou les hauts faits du v. 1 deviennent des prodiges au v. 2. Le mot sera repris au v. 5, suivi des miracles et des jugements. Dans la Bible hébraïque, le mot prodige décrit en général les actions extraordinaires de Dieu dans la Création, dans l’histoire d’Israël ou même dans l’expérience personnelle des individus. Le mot miracle renvoie plus explicitement aux interventions de Dieu pour faire plier l’Égypte (cf. v. 27 : « des miracles en terre de Cham »). Quant aux « jugements de sa bouche », ils s’inscrivent très concrètement dans la réalité : « Il parle et cela est ; il commande, et cela existe » (Ps 33,9). Il s’agit finalement de proclamer sur tous les tons et dans une joie expansive ce qu’Adonaï a fait pour les siens, de faire savoir à tous les peuples qu’il exerce ses jugements en faveur d’Israël sur toute la terre (v.1 et 7).

Le verset 3 appelle le peuple à se glorifier dans le nom de sa sainteté : alors que les humains, surtout lorsqu’ils exercent le pouvoir, recherchent la gloire et la reconnaissance pour eux-mêmes, le peuple que Dieu s’est choisi se distinguera en mettant sa gloire sans celui qui est saint, séparé, tout autre ! C’est ainsi qu’il faut rechercher Dieu et prendre appui sur sa puissance. Israël a souvent été pris de doutes et de craintes, tenté d’en appeler à des idoles, à des forces politiques ou militaires étrangères. Le psaume insiste ici sur le fait que le peuple ne peut trouver son secours qu’en Dieu seul. Il s’agit de chercher sans cesse sa face. C’est un engagement de tous les jours et non seulement une activité occasionnelle.

Le v. 7 commence par nommer celui que le peuple doit rechercher : « c’est lui Adonaï notre Dieu ». Il n’est pas simplement le Dieu d’un seul peuple, un dieu local qui serait adoré seulement en Israël ; il est le dieu qui doit être annoncé « parmi les peuples » (v.1), car ses jugements et ses décisions prennent effet « sur toute la terre ». Alors que précédemment (v. 5) le peuple était invité à se souvenir des merveilles de Dieu, maintenant (v. 8), c’est Dieu lui-même qui se souvient de son alliance, à jamais, de la parole qu’il a engagée pour mille tours ou mille générations ! Cette alliance a été « tranchée » avec Abraham. L’image évoque le rituel qui peut accompagner une alliance, comme en Gn 15, où Abraham passe entre des animaux coupés par leur milieu. Symboliquement, le fait de couper une alliance écarte toute idée de symbiose fusionnelle. Alors qu’en français, le mot alliance vient de lier, en hébreu, le mot traduit par alliance (berith) a le sens premier de couper, trancher (barar, un mot proche, signifie aiguiser). On scelle une alliance par une coupure (cf. la circoncision, signe de l’alliance).

Les versets 9 et 10 renvoient aux origines de l’alliance en insistant sur la part, le lot (hèvèl : part de territoire mesurée au cordeau) ou l’héritage (nahala) reçu. Dans la société hébraïque, l’héritage évoque moins un droit du fils que le don du père qui dispose librement de ses biens en faveur de ses enfants. Et il va devenir l’expression d’un don définitif : « Voilà le bon pays que le Seigneur ton Dieu te donne en héritage » (Dt 4,21) L’héritage est un don et non un droit. Mais l’absence de tout droit à la terre ne change rien au fait que cette possession est donnée. Ici, le psaume souligne et développe cette idée de don, sans précision sur la réponse humaine à l’alliance. Dès lors, le psaume va développer la manière dont Dieu a mis à exécution sa promesse à Abraham, étendue à Isaac, puis à Jacob-Israël et finalement à toute leur descendance. Si elle est appelée loi, décret, prescription (le’hoq : pour loi, v.10), c’est une loi où, le premier, Dieu s’engage, promet, donne (v.11, la terre de Canaan). Voilà le véritable contenu de l’alliance : « Je te donnerai une terre, Canaan, votre part d’héritage. » La réponse humaine ne sera évoquée qu’en toute fin du psaume (v.45).

Le psalmiste se souvient de débuts insignifiants, évoquant la figure d’ancêtres errant de nation en nation. Le verset 12 nous dit qu’ils étaient « peu nombreux » (meteï mispar : des gens de nombre, des gens qu’on dénombre), étrangers (vegarim bah ; ce qui signifie « et des résidents en séjour temporaire en elle ») ; c’est ainsi que Jacob se décrit en Gn 34,30 quand il veut faire part de son sentiment d’insécurité face aux peuples qui l’entourent.  

Puis le psaume explique comment Dieu a agi pour protéger ou pour délivrer le peuple. Il ne laisse personne l’exploiter. Au v. 15, lorsque Dieu dit « ne touchez pas à ceux que j’ai consacrés » (vimechi’haï), cela ne concerne pas uniquement ceux qui sont oints, c’est-à-dire les prêtres et les rois, cela s’étend aussi aux patriarches en particulier Abraham et à tout le peuple. De la même façon, lorsque Dieu dit « à mes prophètes ne faites pas de mal », cela concerne tous les ancêtres du peuple élu et ceux qui prient le psaume pour chanter ses prodiges.

Les vv 16-25 racontent l’histoire de Joseph. Le psalmiste rappelle qu’il a été vendu comme esclave (le’éved) et que la famine est tombée sur le pays de Canaan (il a brisé tous les bâtons de pain : kol maté-lé’hem). Si Dieu a permis cela, c’est pour que la famille de Jacob trouve refuge en Égypte et reçoive ainsi de la nourriture en période de famine (Gn 45,4-5).

Le v. 18 décrit la condition de prisonnier de Joseph dans les geôles égyptiennes (barzel baa nafcho : au fer est venue son âme). Le v. 19 fait référence à l’interprétation des songes dont il fut capable (Gn 41,25-36), mais aussi au songe que Joseph a fait à son propre sujet (Gn 37,5-11) : la parole d’Adonaï l’a purifié (tserafàtou, tsaraf purifier). Le psalmiste explique ensuite comment Dieu a fait de Joseph le vizir d’Égypte soumis au seul Pharaon. Il a régné alors sur tous les bien de son maître et put accueillir son vieux père Jabob qui a aussi habité en étranger (gar) en Egypte. Tout le peuple d’Israël se retrouve finalement en Égypte, il devient nombreux et de plus en plus fort (v. 24 vaya’atsiméhou : et il lui a donné des forces ; mitsarav : plus qu’à ses oppresseurs : jeu de mots avec mitsraïm, l’Egypte). S’ensuivent les persécutions, puis les plaies qui aboutissent à la sortie d’Egypte, la marche au désert et l’installation en Terre promise. « Car Dieu s’est souvenu… » L’exhortation intervient en toute fin de psaume : « Pour qu’ils gardent ses lois et préservent ses enseignements ! »


Psaume 104

Mon âme, bénis l’Éternel! Éternel, mon Dieu, tu es infiniment grand! Tu es revêtu d’éclat et de magnificence!
Il s’enveloppe de lumière comme d’un manteau; Il étend les cieux comme un pavillon.
Il forme avec les eaux le faîte de sa demeure; Il prend les nuées pour son char, Il s’avance sur les ailes du vent.
Il fait des vents ses messagers, Des flammes de feu ses serviteurs.
Il a établi la terre sur ses fondements, Elle ne sera jamais ébranlée.
Tu l’avais couverte de l’abîme comme d’un vêtement, Les eaux s’arrêtaient sur les montagnes;
Elles ont fui devant ta menace, Elles se sont précipitées à la voix de ton tonnerre.
Des montagnes se sont élevées, des vallées se sont abaissées, Au lieu que tu leur avais fixé.
Tu as posé une limite que les eaux ne doivent point franchir, Afin qu’elles ne reviennent plus couvrir la terre.
Il conduit les sources dans des torrents Qui coulent entre les montagnes.
Elles abreuvent tous les animaux des champs; Les ânes sauvages y étanchent leur soif.
Les oiseaux du ciel habitent sur leurs bords, Et font résonner leur voix parmi les rameaux.
De sa haute demeure, il arrose les montagnes; La terre est rassasiée du fruit de tes oeuvres.
Il fait germer l’herbe pour le bétail, Et les plantes pour les besoins de l’homme, Afin que la terre produise de la nourriture,
Le vin qui réjouit le coeur de l’homme, Et fait plus que l’huile resplendir son visage, Et le pain qui soutient le coeur de l’homme.
Les arbres de l’Éternel se rassasient, Les cèdres du Liban, qu’il a plantés.
C’est là que les oiseaux font leurs nids; La cigogne a sa demeure dans les cyprès,
Les montagnes élevées sont pour les boucs sauvages, Les rochers servent de retraite aux damans.
Il a fait la lune pour marquer les temps; Le soleil sait quand il doit se coucher.
Tu amènes les ténèbres, et il est nuit: Alors tous les animaux des forêts sont en mouvement;
Les lionceaux rugissent après la proie, Et demandent à Dieu leur nourriture.
Le soleil se lève: ils se retirent, Et se couchent dans leurs tanières.
L’homme sort pour se rendre à son ouvrage, Et à son travail, jusqu’au soir.
Que tes oeuvres sont en grand nombre, ô Éternel! Tu les as toutes faites avec sagesse. La terre est remplie de tes biens.
Voici la grande et vaste mer: Là se meuvent sans nombre Des animaux petits et grands;
Là se promènent les navires, Et ce léviathan que tu as formé pour se jouer dans les flots.
Tous ces animaux espèrent en toi, Pour que tu leur donnes la nourriture en son temps.
Tu la leur donnes, et ils la recueillent; Tu ouvres ta main, et ils se rassasient de biens.
Tu caches ta face: ils sont tremblants; Tu leur retires le souffle: ils expirent, Et retournent dans leur poussière.
Tu envoies ton souffle: ils sont créés, Et tu renouvelles la face de la terre.
Que la gloire de l’Éternel subsiste à jamais! Que l’Éternel se réjouisse de ses oeuvres!
Il regarde la terre, et elle tremble; Il touche les montagnes, et elles sont fumantes.
Je chanterai l’Éternel tant que je vivrai, Je célébrerai mon Dieu tant que j’existerai.
Que mes paroles lui soient agréables! Je veux me réjouir en l’Éternel.
Que les pécheurs disparaissent de la terre, Et que les méchants ne soient plus! Mon âme, bénis l’Éternel! Louez l’Éternel!

Voici un hymne qui raconte l’émerveillement du psalmiste devant le monde que Dieu a créé et qu’il gouverne. Une proposition de découpage le divise en 7 strophes :  la première, v.1-4, est une introduction présentant Adonaï dans les cieux, suivie des différents éléments de la création avec leurs limites (2e strophe, v.5-9), d’une mise en évidence de ce qui concerne la terre ; d’abord la végétation (3e strophe, v.10-18), puis l’alternance du jour et de la nuit (4e strophe, v.19-23). Le v.24 peut être considéré comme une charnière qui révèle la sagesse de Dieu visible dans la création. Puis, aux vv25-26 (5e strophe), le psaume chante la vie dans et sur la mer ; aux vv27-30 (6e strophe) le don de la vie. Alors qu’en conclusion, aux vv31-35 (7e strophe), Adonaï regarde la terre, ce qui le met en joie, comme le psalmiste qui le chante.

Les exégètes ont souligné une certaine ressemblance entre le Psaume 104 et le Grand hymne au disque solaire Aton d’El Amarna, du pharaon Amenophis IV dit Akhenaton (~1375-1354), et qui porte sur les bienfaits du dieu liés à son lever et sur la contemplation du grand rythme fondamental de la nuit et du jour : « Ton apparition est belle à l’horizon du ciel, ô soleil vivant qui a vécu le premier ! »

L’exclamation centrale de l’hymne égyptien met en relief deux dons divins pour ainsi dire seconds, ceux du souffle et des Nils (Nil d’Egypte et Nil au ciel pour les pays étrangers). Ces mêmes dons deviennent fondamentaux dans le psaume, et on peut en lire l’expression aux deux extrémités du texte, les eaux aux vv5-9, et le souffle aux vv27-30. Une comparaison des structures de ces deux textes rend plausible l’hypothèse d’un emprunt au psaume au vieux poème égyptien. Les transformations opérées d’un texte à l’autre pourraient s’expliquer par les différences des conceptions de leurs dieux (Râ, le soleil, et Adonaï), du cosmos, et du rapport qu’ils entretiennent.

On a remarqué également une proximité entre notre psaume et le chant de Gn 1. Le psaume suit le même ordre ou comporte les mêmes éléments que Gn 1. Ces rapprochements avec Gn 1 (proche du Second-Isaïe, Is 40–55) et avec le livre de Job plaident pour une datation postexilique. Les exégètes hésitent sur la précédence des uns par rapport aux autres. Si le psaume parle de Dieu qui crée dans l’aujourd’hui du psalmiste et dans le nôtre, Gn 1 remonte, pour sa part, au commencement et veut nous présenter la mise en place progressive et ordonnée des éléments du cosmos, puis la création des vivants. Le psaume, pourrait-on dire schématiquement, contemple ce qu’il voit et vit aujourd’hui ; Gn 1 veut en comprendre les origines.

Rien, dans le psaume, n’est particulier à Israël. Tout est universel. La première et la dernière ligne forment une inclusion : « Bénis le Seigneur, ô mon âme ! » Cette invitation fournit le motif principal du psaume, la louange de Dieu. Comme dans le psaume 103, l’auteur s’adresse cette invitation à lui-même.

Adonaï est vêtu d’un immense manteau de lumière, puis ouvre le ciel comme une tenture. Ainsi, ses balcons sont bâtis dans les eaux d’en haut. Et contrairement aux dieux qui se tiennent immobiles dans leurs temples, lui vole sur les ailes du vent d’un bout à l’autre du cosmos dont il a la charge, sur un char fait de nuages.

Le v. 5 marque un changement de perspective et poursuit le développement, mais au niveau terrestre : si le Seigneur est drapé de lumière, la terre, elle, est vêtue de « l’abîme (tehom) des mers ». Le Créateur a fixé les limites respectives de la terre et des eaux inférieures, de sorte que ces eaux ne recouvreront jamais plus la terre. Car ayant mis à leur place les eaux, Adonaï assure leur adduction par en haut et par en bas pour irriguer la terre et mettre en place une répartition stable entre terre et mer ; quant aux vivants qui dès lors peuvent peupler terre et mer, il les tient tous en sa main puisqu’ils dépendent de lui pour la nourriture et le souffle. C’est une autre merveille de la création, l’eau maîtrisée (vv10-18) qui donne les sources et la pluie pour nourrir les vivants. Et en effet, la vie va pouvoir s’épanouir en trois temps : d’abord la faune et la flore ; ensuite l’être humain à qui l’eau et la pluie procurent aussi les produits qui assurent sa subsistance, essentiellement végétale : blé, vigne, olivier ; le pain pour le soutien, le vin pour la joie et l’huile pour le rayonnement, les trois éléments de base du régime méditerranéen. C’est son travail qui met l’homme en possession des produits de la terre. Et enfin la faune et la flore.

Aux vv19-23 interviennent les astres qui président à l’alternance du jour et de la nuit. Selon le calendrier lunaire, le psalmiste fait commencer le jour au coucher du soleil et considère la lune comme le signe des mois et des saisons. La nuit, Dieu veille sur sa création, donne leur nourriture aux petits des animaux qui la lui réclament, comme si chaque créature, dans son propre langage, priait pour sa nourriture quotidienne. Le lever du soleil marque le moment où les animaux regagnent leur tanière, tandis que l’homme, reposé, peut reprendre son travail. Par l’alternance des jours et des nuits, Dieu concède aux animaux et aux hommes des temps différents de travail et de repos, ce qui facilite leur cohabitation.

La 5e strophe est une contemplation de la mer immense, calme, sillonnée de bateaux sous lesquels grouillent de nombreux animaux marins. L’un d’eux, monstrueux, porte le nom connu de Léviathan, symbole des puissances maléfiques hostiles à l’ordre établi par Dieu (cf. Jb 3,8 ; 40,25). La fin du v. 26 est difficile à traduire : pour les uns, Dieu aurait fait Léviathan pour jouer avec lui ; pour d’autres, il l’aurait créé pour rire de ses jeux.

Dans la 6e strophe, les vivants, comblés par le créateur, prennent conscience qu’ils ne peuvent se maintenir dans l’existence par eux-mêmes ; pour survivre, il faut qu’ils tendent vers Dieu dans l’espérance et que celui-ci ouvre sa main avec générosité. Ainsi s’instaure entre Dieu et ses créatures une relation profonde, où le mot souffle/esprit (rouah) évoque la vie donnée par Dieu. C’est avec une grande sérénité que le psalmiste évoque la mort : elle est naturelle.

Dans la 7e strophe, l’idée de joie est commune à Dieu et au psalmiste. Adonaï ne se lasse pas de contempler son œuvre qui subsiste à jamais et qu’il gouverne. Il en tire un motif sans cesse renouvelé de gloire et de joie. Le psalmiste, lui, ne peut que chanter devant l’œuvre de Dieu. Tout aboutit à ce chant de louange pour la vie. Qu’il soit doux pour Dieu ! Et comme dans les textes apocalyptiques, dans l’avenir annoncé, il n’y a ni égarés, ni malfaiteurs (v.35). L’inclusion formée par l’expression « mon âme, bénis Adonaï » (v. 1 et 35) met le psaume tout entier sous le signe de la bénédiction.


Psaume 103

De David. Mon âme, bénis l’Éternel! Que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom!
Mon âme, bénis l’Éternel, Et n’oublie aucun de ses bienfaits!
C’est lui qui pardonne toutes tes iniquités, Qui guérit toutes tes maladies;
C’est lui qui délivre ta vie de la fosse, Qui te couronne de bonté et de miséricorde;
C’est lui qui rassasie de biens ta vieillesse, Qui te fait rajeunir comme l’aigle.
L’Éternel fait justice, Il fait droit à tous les opprimés.
Il a manifesté ses voies à Moïse, Ses oeuvres aux enfants d’Israël.
L’Éternel est miséricordieux et compatissant, Lent à la colère et riche en bonté;
Il ne conteste pas sans cesse, Il ne garde pas sa colère à toujours;
Il ne nous traite pas selon nos péchés, Il ne nous punit pas selon nos iniquités.
Mais autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, Autant sa bonté est grande pour ceux qui le craignent;
Autant l’orient est éloigné de l’occident, Autant il éloigne de nous nos transgressions.
Comme un père a compassion de ses enfants, L’Éternel a compassion de ceux qui le craignent.
Car il sait de quoi nous sommes formés, Il se souvient que nous sommes poussière.
L’homme! ses jours sont comme l’herbe, Il fleurit comme la fleur des champs.
Lorsqu’un vent passe sur elle, elle n’est plus, Et le lieu qu’elle occupait ne la reconnaît plus.
Mais la bonté de l’Éternel dure à jamais pour ceux qui le craignent, Et sa miséricorde pour les enfants de leurs enfants,
Pour ceux qui gardent son alliance, Et se souviennent de ses commandements afin de les accomplir.
L’Éternel a établi son trône dans les cieux, Et son règne domine sur toutes choses.
Bénissez l’Éternel, vous ses anges, Qui êtes puissants en force, et qui exécutez ses ordres, En obéissant à la voix de sa parole!
Bénissez l’Éternel, vous toutes ses armées, Qui êtes ses serviteurs, et qui faites sa volonté!
Bénissez l’Éternel, vous toutes ses oeuvres, Dans tous les lieux de sa domination! Mon âme, bénis l’Éternel!

Le psaume 103 n’est pas une prière à Dieu, mais une invitation que le psalmiste s’adresse à lui-même, des fois qu’il oublierait de le bénir, de reconnaître tous les dons qui illuminent sa vie. C’est en tout cas par une bénédiction qu’il commence et qu’il s’achève. Le psalmiste se parle à lui-même : « mon âme », « mon cœur », « tu ». Il dit aussi parfois « nous » : « nos péchés » (10), « nos fautes » (12), « que nous sommes poussière, nous » (14). Le « vous » n’apparaît à la fin que pour les anges, les multitudes d’étoiles, les serviteurs et les œuvres du Seigneur (20-22). Le psalmiste parle d’Adonaï à la troisième personne. Mais il en trace un portrait impressionnant d’admiration et d’attachement : « N’oublie aucun de ses bienfaits ! » Il le reconnaît à tout ce qu’il a reçu de lui, à ses bienfaits, dont le premier est le pardon.

En hébreu, l’âme ne désigne pas une part immatérielle et immortelle de l’être humain. C’est la gorge, et par extension le souffle, avec ses fluctuations, ses hauts et ses bas, ses émotions, ses soupirs et ses désirs, les besoins, les aspirations profondes et tout le vécu de l’humain ! « Que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom. » Littéralement : « toutes les choses au fond de moi (vekhol qeravaï) ! » En termes familiers, tout ce qu’on a dans le ventre ! Le mot hébreu qèrèv désigne l’intérieur du corps humain, les entrailles, la partie émotive, les affects, mais aussi le centre de la vie intellectuelle et psychique, le lieu de la prise de décision. Dans cette intériorité, il y a aussi des ombres, des révoltes, des apathies, des mauvaises humeurs ou des tristesses. Le psaume invite alors à orienter vers Dieu toute cette intériorité, à en accepter les côtés positifs ou négatifs pour les placer devant lui. « Tout ce qui est en moi », donc aussi le négatif, que le psalmiste relie au Dieu de l’alliance, le Tout Autre qui est là avec nous sans nous juger.

Tout le psaume tourne autour de la « bénédiction » : une bénédiction qui monte vers Dieu aux vv 1-2 et 20-22, mais qui, surtout, descend sur l’humanité aux vv 3-19, dans lesquels on peut distinguer deux parties : une qui chante le pardon et la justice de Dieu qui se concrétise dans son action en faveur d’Israël (3-10), l’autre qui acclame l’amour éternel du Créateur qui regarde avec faveur l’être humain dans sa fragilité (11-19). Le psaume doit être assez tardif : on y trouve des mots araméens et sa théologie est évoluée.

Le fidèle commence par rappeler les cinq bienfaits que Dieu lui accorde (v. 2, guemoulav, ses rétributions, ses salaires) : pardon total, guérison complète, appel à la vie, bonté et tendresse, multitude de biens. Longévité, bien-être et santé sont présentés comme la récompense d’une vie bonne. Comme le psalmiste se parle à lui-même en s’acceptant tel qu’il est, ce psaume nous invite à nous accorder à nous-mêmes un visage de tendresse de la part de Dieu : Dieu qui nous pardonne, nous guérit, nous fait sortir de nos tombeaux… Dieu pardonne entièrement et sans retour : il guérit tous les maux causés par la faute, il redonne aux humains la fraîcheur et la force de la jeunesse, il les sauve de la mort. Au v. 5a, un mot est difficile à traduire : « Lui qui rassasie de biens tes années » (Jérusalem), « ta vieillesse » (Segond), « lui qui donne tant de bonnes choses à ta bouche » (Meschonnic). L’évocation de l’aigle symbolise la renaissance et la perpétuelle jeunesse (cf. Es 40,31).

La deuxième strophe évoque la sortie d’Égypte, l’événement fondateur d’Israël (cf. Ex 14). L’histoire d’Israël révèle bien d’autres largesses d’Adonaï. Il a « accompli des actes de justice », faisant « droit à tous les exploités ». Littéralement : « faisant des justices (tsedaqot) Adonaï, et des jugements (mishpatim) pour tous les exploités ». Il l’a fait autrefois de façon éclatante en libérant un peuple qui subissait l’humiliation de l’esclavage, mais c’est toujours vrai. Il a révélé « ses chemins à Moïse » et « ses actions aux fils d’Israël » ; chemins et actions sont presque synonymes. Avec la libération, il donne à connaître sa volonté et sa manière d’agir.

Au début de la troisième strophe (8-10) la déclaration « Il est tendresse et pitié, Adonaï, lent à la colère, d’une fidélité pleine de bonté ! » (v.8) se réfère à la révélation à Moïse. Alors que Moïse avait demandé à voir la gloire de Dieu, sa personne même, il lui avait été répondu. « Et Adonaï passa en face de Moïse et cria :  ‘Adonaï, Adonaï, Dieu compatissant (ra’houm), bienveillant (‘hanoun), lent à la colère (èrèkh appim), plein de fidélité (rav-‘hasèd) et de loyauté (èmèt), qui garde sa fidélité pour des milliers de générations, qui supporte la faute, la révolte et le péché, mais sans laisser passer, qui poursuit la faute des pères sur les fils et les fils des fils sur trois ou quatre générations. » (Ex 34,6-7). On a donc ici, au v. 8, les trois grands attributs du Dieu d’Israël révélés à Moïse : sa tendresse (ra’houm), sa pitié (‘hanoun), et son amour (‘hèsèd) : Dieu est un juge bon qui ne tient pas compte de nos égarements ou de nos fautes. Commentant ce passage, les rabbins disent qu’en mettant les choses au pire, on arrive à une arithmétique où la grâce est toujours 500 fois supérieure à la sévérité envers la faute. Nous sommes en présence d’un Dieu qui « n’est pas toujours en procès et ne cultive pas une rancune infinie » (v.9). Dans ce Psaume, « la bonté du Seigneur est de toujours à toujours pour ceux qui le craignent » (v.17), non d’une peur négative, mais d’un respect attentif.

La deuxième partie, si elle parle de la fragilité humaine (v.11-19), n’a rien de triste ou de décevant, puisque la première strophe (v.11-13) décrit l’infinie grandeur de l’amour de Dieu ; celui-ci a une dimension verticale (« oui, comme il est haut… »), une dimension horizontale (« comme il est loin… ») et une dimension paternelle (« comme un père… »). La comparaison de Dieu avec un père est rare dans l’Ancien Testament. « Comme la tendresse (ra’hem) d’un père pour ses enfants ainsi le Seigneur a de la tendresse (ri’ham) pour ceux qui le révèrent. » Le mot tendresse vient en hébreu du mot matrice (Meschonnic traduit « comme un père aime du fond du ventre ») et exprime l’élan instinctif d’amour qui lie une mère à ses enfants. Ainsi Dieu est défini ici comme un Père qui a des entrailles de mère !

La deuxième strophe (v.14-16) commence par affirmer : « oui, il connaît notre nature » (yitsrénou : de la racine yatsar, former, façonner, modeler, qui rappelle le geste du Créateur en Gn 2,7). Il insiste sur la fragilité humaine et compare l’être humain (ènosh : l’homme dans sa fragilité) à la poussière, à l’herbe ou aux fleurs des champs qui, dans le chaud climat du Proche-Orient, ne résistent pas longtemps aux ardeurs du soleil brûlant et du vent du désert. Mais la troisième strophe (v.17-19) réaffirme immédiatement que, malgré tout, la bonté divine n’a aucune commune mesure avec la brièveté de la vie humaine : si Dieu garde en mémoire que nous sommes poussière, une matière sans consistance durable, infiniment changeante et facile à disperser, la mémoire humaine, de son côté, garde son alliance et se souvient des commandements. Elle fait écho à la mémoire divine et donne consistance à la vie qui, de ce fait, peut dépasser son caractère limité. Dans un certain sens, la miséricorde de Dieu naît de la connaissance qu’il a de la fragilité humaine et de sa mémoire que nous sommes poussière ! C’est à cela qu’on reconnaît que Dieu a établi son trône dans le ciel et qu’en roi il règne sur tout (19) !

La fin du psaume est une nouvelle bénédiction (v.20-22) : à la suite des innombrables bénédictions qui descendent du ciel sur terre, un immense chant de louange monte maintenant vers le Seigneur. Trois grands chœurs sont invités à y participer : les messagers du Seigneur, c’est-à-dire les anges, les armées du Seigneur, c’est-à-dire les astres, et finalement la création tout entière.


Psaume 100

Psaume de louange. Poussez vers l’Éternel des cris de joie, Vous tous, habitants de la terre! Servez l’Éternel, avec joie, Venez avec allégresse en sa présence! Sachez que l’Éternel est Dieu! C’est lui qui nous a faits, et nous lui appartenons; Nous sommes son peuple, et le troupeau de son pâturage. Entrez dans ses portes avec des louanges, Dans ses parvis avec des cantiques! Célébrez-le, bénissez son nom! Car l’Éternel est bon; sa bonté dure toujours, Et sa fidélité de génération en génération.

« Criez pour Adonaï toute la terre ! » Notre psaume est court et, dans le calendrier liturgique, il n’a pas de jour réservé. On le chante alors souvent lors des fêtes de l’Eglise. C’est pourquoi les compositeurs l’ont beaucoup mis en musique. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne s’agit pas de le chanter avec retenue : l’invitation évoque les cris de triomphe des vainqueurs, les acclamations de joie d’un peuple en liesse lors de la visite de son seigneur, et tous les habitants de la terre sont invités à se joindre à la fête ! Haryou est un impératif (hifil) de la racine rw’ qui signifie pousser des cris de guerre et qui évoque une atmosphère d’allégresse fébrile et triomphante.

Le titre, déjà, parle de chanson pour la reconnaissance et évoque les sacrifices de louange (zèbah tôdah ou simplement tôdah), qui constituent au départ une action de grâce lorsqu’on a échappé à un malheur et deviennent ainsi des chants de louange ou de reconnaissance. C’est une forme de sacrifice de pacification (zèbah shelamîm), dont le but est de célébrer et de favoriser la communion des humains entre eux et avec Adonaï. Le rite est convivial : on partage l’animal sacrifié entre Dieu, le prêtre, l’offrant et ses proches. Dans notre psaume, le mot revient deux fois (letodah au v.1 et betodah au v. 4), ce qui détermine une structure en diptyque. En plus, toujours au v. 4, on a le verbe de la même racine à l’impératif : hodou, célébrez !

Le verset 2 laisse entendre que le lieu de cette célébration débordante de joie est le temple : le verbe servir (abad) peut signifier travailler, servir, rendre un culte et implique une référence à une autorité, ici évidemment Adonaï. Mais si l’on garde la polysémie du verbe, c’est la vie tout entière qui en est ainsi colorée. La seconde partie du verset peut avoir la même extension : allez devant lui (devant sa face) se réfère non seulement au culte, mais à la vie de tous les jours qui, elle aussi, peut se dérouler pour les croyants dans la joie (shimha) et l’allégresse (renana, cri de joie).

Le verset 3 donne un premier motif de louange : sachez… (ki, que, oui, car… le même mot sera repris en 5). En traduction littérale, on est frappé par la mise en évidence du pronom « lui » : sachez… Oui Adonaï, lui, (est) Dieu ; lui nous a faits (créés). La suite peut donner lieu à deux interprétations selon la manière dont on la lit. Si l’on garde le texte tel qu’il est, on a « et non pas nous, son peuple… » : nous ne nous sommes pas faits tout seuls, ni n’avons été créés par un démiurge. Si l’on opte pour une autre lecture (qeré ketib), on a, plus simplement, « lui nous a faits, nous son peuple et le troupeau (le petit bétail) de son pâturage ». L’insistance porte alors sur le fait qu’Adonaï a créé son peuple en le libérant : on peut le comprendre comme une allusion à l’alliance et à toute l’épopée de la sortie d’Egypte et de l’éducation au désert. Dieu a engagé son peuple dans une alliance qui, depuis la libération d’Egypte, a marqué toute son histoire.

A ces trois premiers versets correspondent en vis-à-vis les deux suivants. A commencer par une reprise de l’invitation à venir et à emprunter un chemin de reconnaissance et de bénédiction ; les mots riment deux à deux : dans ses parvis,‘hatserotav, évoque les cours d’un palais royal ; ce mot fait écho à che’arav, ses portes ; même reprise poétique de deux mots presque synonymes juste après : betoda (dans la reconnaissance) et bitehilla (dans le chant d’un cantique, un chant de gloire ; cf. tehillim : les psaumes).

Au verset 5 est développée brièvement la raison de cette effusion d’allégresse : car (ki) il est bon Adonaï ! De nouveaux, les mots riment deux à deux : hasedo et èmounato. Sa bonté (hèsèd) est pour toujours, et sa fidélité (èmounah), de génération en génération ou d’époque en époque ; étymologiquement dor implique un mouvement circulaire. Ledor vador désignerait ainsi la ronde des générations, du chacun son tour. Selon Meschonnic, c’est le mouvement d’une naissance à une autre naissance… du genre ritournelle (l’expression revient 18x dans les Psaumes). Dans cette fin de psaume qui reprend la thématique de l’alliance évoquée au v.3, c’est Dieu lui-même qui s’engage ! Et il le fait par rapport à aujourd’hui et à demain : sa bonté et sa fidélité à l’alliance dureront aussi longtemps qu’on peut l’imaginer. Son engagement est irréversible !

Au final, le psaume est construit autour de sept impératifs : criez, servez, venez, sachez, venez, reconnaissez, bénissez ! Avec deux fois l’invitation à venir (2b et 4a) !

Si ce psaume est une chanson pour la reconnaissance, il s’agit alors de préciser le sens de cette expression : saisir par l’esprit grâce à certains signes, à certaines marques, à la mémoire, la seigneurie de Dieu sur la création, la connaître toujours à nouveau ; tenir pour vraies et solides la proposition d’alliance et les promesses de soutien que Dieu a faites à son peuple ; se soumettre à son autorité, et à elle seule ; et enfin lui témoigner une immense gratitude. Ainsi la reconnaissance peut s’épanouir en louange, qui est une manière de prier, de faire confiance, de développer un style de vie positif engendrant la joie et la paix. Le psalmiste invite toute la terre, l’ensemble des humains, à reconnaître publiquement et joyeusement le nom d’Adonaï, à venir en face de lui. Et si l’on peut dire que ce chant est fait pour le culte, sa portée est bien plus ouverte, œcuménique, universelle !

Il s’agit alors pour nous de suivre l’invitation de l’épître aux Hébreux : « Par lui (Jésus, qui a souffert en dehors de la porte), offrons sans cesse à Dieu un sacrifice de louange, c’est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom » (13,15).