Ecoute de la Bible au cœur de l’actualité

Une équipe de la paroisse et de l’Espace vous propose un temps hebdomadaire de chants, de prière et de méditation autour du livre de livre de l’Apocalypse. Nous nous réunissons au temple, dans la chapelle des évangélistes. Bienvenue à chacun !

Textes rédigés par Jean-Pierre Zurn


Les autres textes


Méditation autour de l’Evangile de Jean
Première partie: Ch. 1 à 12 ( Evangile de Jean, première partie (143 téléchargements) )
Deuxième partie: Ch. 13 à 21 ( Evangile de Jean, deuxième partie (45 téléchargements) )


Méditation autour de l'épître aux Ephésiens (44 téléchargements)
Méditation autour de la première épître aux Corinthiens (33 téléchargements)
Méditation autour du livre de l’Apocalypse - 1ère partie, Chap. 1 à 13 (un téléchargement)

Ap 22,16-21:

Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange pour vous attester ces choses dans les Églises. Je suis le rejeton et la postérité de David, l’étoile brillante du matin. Et l’Esprit et l’épouse disent: Viens. Et que celui qui entend dise: Viens. Et que celui qui a soif vienne; que celui qui veut, prenne de l’eau de la vie, gratuitement. Je le déclare à quiconque entend les paroles de la prophétie de ce livre: Si quelqu’un y ajoute quelque chose, Dieu le frappera des fléaux décrits dans ce livre; et si quelqu’un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l’arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre. Celui qui atteste ces choses dit: Oui, je viens bientôt. Amen! Viens, Seigneur

Ce dernier passage de l’Apocalypse reprend par trois fois le verbe attester, témoigner, rendre témoignage (marturein). C’est d’une certaine manière un passage de témoin. Tout d’abord Jésus s’exprime : « j’ai envoyé mon ange pour rendre témoignage de ces choses (le contenu de la révélation) dans les Eglises », ensuite il s’adresse à quiconque a entendu ce témoignage pour recommander de le garder fidèlement, sans ajout ni retranchement, pour dire enfin que celui qui porte ce témoignage et sur qui porte ce témoignage vient rapidement, qu’il est là tout proche.

Pour la première fois, Jésus se nomme lui-même : il choisit le nom qui ramène ses lecteurs à sa vie concrète, historique, dont les évangiles font le récit. Mais alors que dans l’histoire Jésus a envoyé ses disciples ou ses apôtres proclamer la bonne nouvelle, ici, il dit avoir envoyé son ange, son messager pour attester de la même bonne nouvelle qu’il résume en « ces choses ». Sous ce terme, tout ce qui a été dit dans le livre est qualifié de témoignage. La bonne nouvelle, c’est que Jésus reste tout proche des siens : je viens vite, je me tiens à la porte… Comme les apôtres reprenaient le message de Jésus lui-même pour le proclamer au monde : « le temps est accompli et le Royaume de Dieu s’est approché, convertissez-vous et croyez à l’Evangile » (Mc 1,15). On oublie maintenant les figures sous lesquelles l’Apocalypse en a parlé : le Christ, le premier-né, le prince des rois de la terre, celui qui vient au milieu des nuées, l’Agneau… Il se présente ici par son nom le plus simple et le plus direct. C’est un « je » qui se présente comme le Jésus de l’histoire ressuscité qui intervient à la fin de l’Apocalypse : il n’y a plus ni ange, ni voyant ; c’est Jésus lui-même qui parle.

Et c’est pour affirmer immédiatement quelque chose de paradoxal : je suis la souche et la descendance de David (traduire je suis le rejeton et la postérité de David est un correctif qui ne prend pas le texte au sérieux). Qu’il soit fils de David, héritier des promesses, tout le monde, dans les Eglises, en est convaincu. Qu’il soit aussi sa souche montre que, dépassant la logique de la temporalité humaine, il est aussi à l’origine de ces promesses. Comme il est le commencement et la fin, le premier et le dernier, il peut être aussi racine et descendance, car il est « le Vivant » ! C’est qu’il est aussi l’étoile resplendissante du matin, celle qui, à l’aurore, annonce le plein jour. « Le livre salue le Jour qui ne peut manquer de grandir depuis que la victoire sur la mort a été remportée » (Donegani).

Vient alors une prière qui rassemble l’Esprit et l’Epousée : « Viens ! » L’épousée est une manière de parler des églises ou de l’Eglise, mais du point de vue du monde nouveau. Le « viens » de celui qui entend, du croyant dont il est question ensuite, représente celui de l’Eglise. C’est une manière d’affirmer son appartenance à ce monde qu’on ne saisit pas encore en plénitude, mais dont on est déjà membres, car l’Esprit qui parle avec elle fait de l’Eglise une Epousée. Alors, au lieu de simplement crier « viens », le croyant est invité lui-même à venir s’il a soif : qu’il vienne et se serve de cette eau qui étanche toute soif ! Double invitation qui prélude à la rencontre de deux désirs. « Celui qui découvre qu’il a soif découvre qu’il est vivant, que la vie est élan et désir et que ce désir est fait pour être exaucé » (Donegani). Tout cela est purement gratuit, grâcieux.

Comme souvent à la fin d’un livre nous avons une sorte de pacte de lecture : celui qui parle dans le livre n’est ni Jean le Voyant, ni l’ange qui lui montre ses visions, c’est Jésus lui-même, et de toute son autorité de Fils de Dieu il commande de ne pas ajouter et de ne pas retrancher aux paroles du livre. Ce pacte est particulièrement exigeant : il s’agit de rendre possible la transmission la plus fidèle qui soit de ce qui est révélé. Au moment où le texte va se détacher de son auteur ou de celui dont il témoigne, pour être livré à la lecture, il est important de rappeler que la parole qu’on va y découvrir a un statut particulier : c’est la révélation par Jésus-Christ d’un monde et d’un temps qui échappent au visible et au représentable. S’il est évident que la lecture va impliquer une interprétation qui ne sera pas répétition et qui doit être cherchée dans la liberté, il faudra toujours revenir au texte premier pour risquer de nouvelles interprétations.

Le témoignage final est au présent : « Le témoin de ces choses dit : ‘Oui je viens vite !` » Le oui qui accompagne cette promesse n’est pas une manière de confirmer les promesses précédentes, c’est une réponse au « viens » de l’Esprit et de l’Epousée. Il ouvre un dialogue qui, dans le viens suivant, est connoté non seulement par un amen, mais par un autre oui : « oui, viens Seigneur Jésus ! » Ce mot « Seigneur » salue depuis les premiers temps de l’Eglise le Ressuscité, et il reprend de manière provocatrice, le titre destiné dans la société à l’empereur pour le diriger vers quelqu’un d’autre ! « Le livre qui a commencé par l’apparition du Vivant vainqueur de la mort pour toujours (1,18-19) s’achève avec cette confession de foi devenue appel et invocation » (Donegani).

La bénédiction finale est ouverte : « Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec tous ! » Il n’est pas question de la limiter ou de lui fixer des frontières !


Ap 22,11-15:

Que celui qui est injuste soit encore injuste, que celui qui est souillé se souille encore; et que le juste pratique encore la justice, et que celui qui est saint se sanctifie encore. Voici, je viens bientôt, et ma rétribution est avec moi, pour rendre à chacun selon ce qu’est son oeuvre. Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin. Heureux ceux qui lavent leurs robes, afin d’avoir droit à l’arbre de vie, et d’entrer par les portes dans la ville! Dehors les chiens, les enchanteurs, les impudiques, les meurtriers, les idolâtres, et quiconque aime et pratique le mensonge!

Notre bref passage commence par un verset difficile : qu’est-ce qu’il veut dire ? Signifie-t-il tout bonnement que la vie continue et que justes et injustes vont cohabiter encore longtemps, comme les purs et les impurs, et qu’il va falloir s’y faire ? Avec l’adverbe « encore », on peut penser que le temps chronologique va continuer à s’écouler indéfiniment. Mais peut-être peut-on relever que comme le grec, contrairement au français, a non seulement à l’impératif la deuxième personne du singulier et du pluriel, mais une troisième personne, et qu’on a ici des impératifs aoristes, le verset n’est pas à interpréter comme un constat, mais comme une exhortation ou un avertissement. D’autant plus qu’il suit immédiatement une autre déclaration : « Ne scelle pas les paroles de la prophétie de ce livre, car le moment (kairos) est proche. » On peut donc penser que l’auteur joue sur la juxtaposition de deux temporalités. La première que nous expérimentons tous les jours : le temps (chronos) s’écoule inexorablement et tout tend vers la persistance dans le même, l’usure, puis la disparition et la mort. Tous les calendriers traduisent l’espoir de contrôler ce temps et de maîtriser l’avenir. La seconde manière de parler du temps (kairos) est d’un tout autre ordre : ce temps est mis en relation avec « ce qui doit advenir bientôt », il est tendu vers la fin qui peut tarder sans cesser d’être proche, ce qui a déjà été réalisé dans le ciel et qui est évoqué à travers des visions – l’élimination du dragon, la victoire et les noces de l’Agneau – fait pression sur le temps qui s’écoule et nourrit l’espérance des croyants. Alors, même si la situation dans laquelle les destinataires du texte vivent est difficile, dans un monde où l’injustice et l’idolâtrie donnent l’impression de durer indéfiniment, l’adverbe encore ouvre une porte à l’espérance, car il ne pose pas seulement une continuité, mais une limite : que l’on dise encore signifie que cela pourrait s’arrêter, car le moment est proche. Et ce moment surprendra les humains dans leur justice ou leur injustice, leur sainteté ou leur impureté idolâtre.

Cela est confirmé par la parole qui suit et que l’on reçoit comme une déclaration de Jésus, ce que confirmeront les versets suivants, notamment le v. 16 : « Voici, je viens vite ! » Et Jésus se présente immédiatement comme celui qui va pouvoir rendre à chacun selon son œuvre. C’est donc lui qui va discerner quel retour donner à l’ouvrage des humains, chacun à son tour. Pas question ici d’une grande scène de jugement universel où se constituent le bloc des sauvés et celui des damnés. Mais la perspective d’une rencontre personnelle et du versement d’un salaire. Le mot, traduit souvent par récompense ou par rétribution, est connu des évangiles. Ici, il est question de payer, voire de récompenser chacun. Pas de privation ou de rejet, mais des salaires adaptés à l’œuvre de chacun.

Celui qui parle – Jésus si l’on comprend bien – donne alors son identité en trois expressions presque synonymes qui peuvent tout aussi bien s’appliquer à Dieu lui-même et qui affirment d’un côté qu’en lui il y a coïncidence entre l’origine et la fin, mais que les extrémités englobent la totalité de ce qu’il y a entre elles. L’alpha et l’oméga comprennent toutes les autres lettres, le premier et le dernier englobent tous ceux se situent à un autre rang. Désormais, Jésus occupe la même position que Dieu par rapport à la Création. C’est lui qui pouvait dire à l’Eglise de Smyrne  « Voici ce que dit le premier et le dernier, qui fut mort et qui vécut » (2,8). La Croix et la résurrection, rappelées ici, se confirment comme la marque de la divinité de Jésus, de son égalité avec Dieu. C’est lui qui, dans ce monde marqué encore par l’injustice, l’idolâtrie et la mort, annonce l’ouverture de nouveaux possibles vers une vie en plénitude. Surplombant le temps, il s’annonce dans la vie des croyants comme « présence imminente » (« je viens vite ! »).

Viennent alors deux paroles qui sont à lire en parallèle : d’un côté, « heureux », et de l’autre « dehors ». Car c’est l’heure des choix. On peut entrer par les portes dans la ville qui descend du ciel ou être refoulé. C’est la dernière des sept béatitudes de l’Apocalypse. Ceux qui lavent leur robe, comme on l’a déjà vu, dans le sang de l’Agneau, ce qui a pour effet de les blanchir (7,14), le blanc étant la couleur du monde céleste, acquièrent un droit (exousia) : celui de passer la porte de la ville qui leur donnent accès à l’arbre de vie. Ils y sont comme chez eux ! Et dès aujourd’hui ils peuvent s’en réjouir !

Les exclus sont nommés par des sortes de sobriquets : les chiens (l’injure qui s’adresse parfois aux étrangers, mais aussi aux prostitués sacrés ou aux idolâtres…), les sorciers, magiciens ou guérisseurs (pharmakoi), les impudiques ou idolâtres (pornoi), les meurtriers, les idolâtres et tout humain qui aime et pratique le mensonge. Déjà en 21,8, l’amour et la pratique du mensonge désignaient la perversion de l’idolâtrie, l’errance qui consiste à chercher le fondement de son existence ailleurs que dans la vérité révélée en Jésus. Ici, l’allusion à l’idolâtrie est reprise et amplifiée comme un avertissement solennel aux églises qui sont tentées soit directement par des comportements idolâtres, soit par une indulgence compromettante à l’égard de certains de leurs membres. Ainsi le « Heureux » et le « Dehors » s’adressent-ils en fin de compte aux mêmes destinataires, membres d’Eglises aux prises avec les difficultés d’une vie de résistants !  


Ap 22,6-10:

Et il me dit: Ces paroles sont certaines et véritables; et le Seigneur, le Dieu des esprits des prophètes, a envoyé son ange pour montrer à ses serviteurs les choses qui doivent arriver bientôt. – Et voici, je viens bientôt. -Heureux celui qui garde les paroles de la prophétie de ce livre! C’est moi Jean, qui ai entendu et vu ces choses. Et quand j’eus entendu et vu, je tombai aux pieds de l’ange qui me les montrait, pour l’adorer. Mais il me dit: Garde-toi de le faire! Je suis ton compagnon de service, et celui de tes frères les prophètes, et de ceux qui gardent les paroles de ce livre. Adore Dieu. Et il me dit: Ne scelle point les paroles de la prophétie de ce livre. Car le temps est proche.

Nous parvenons tranquillement à la fin du livre de l’Apocalypse. Il ne propose pas de dénouement final comme le ferait un récit, ni de synthèse conclusive comme c’est l’habitude à la fin d’un discours. « Mais il fait mieux : il s’efface au profit de « voix » diverses qui s’expriment avec grande liberté de ton et de parole, et en les citant, il laisse son livre entre les mains des lecteurs qui en deviennent responsables, voire plus même : répondants. » (Donegani)

Notre passage, alors, vise à assurer l’autorité et la bonne réception de ce livre auprès de ses lecteurs et lectrices. C’est ce qu’affirme l’ange qui vient de montrer au voyant, qui à son tour a fait part de sa vision, la Jérusalem qui descend du ciel, ainsi que le trône de Dieu et de l’Agneau et le fleuve d’eau de la vie : « Ces paroles sont fidèles et vraies ». La manière dont les choses sont formulées rappelle le tout début de l’Apocalypse et montre que ce verdict de fidélité et de vérité concerne l’ensemble du livre. Il s’agissait et il s’agit encore de « montrer aux serviteurs de Dieu ce qui doit arriver bien vite et qu’il a signifié (dont il a donné des signes) par son ange à son serviteur Jean » (1,1). Nous avons ici une reprise du titre général du livre dans lequel l’ange a montré à travers des signes ce qui doit arriver rapidement. Mais il y a plus : une autre voix renchérit sur celle de l’ange. Cette voix, les lecteurs la reconnaissent, et elle confirme ce que l’ange vient de dire : « et voici que je viens vite ! » C’est le même intervenant qu’à la fin des lettres aux Eglises, celui qui promet aussi au vainqueur de venir bientôt, celui qui dit qu’il est à la porte et qu’il frappe, dans une attitude d’humble attente, prêt à venir prendre la cène avec lui (3,20). On n’en est plus à parler de choses qui vont advenir rapidement, c’est une personne elle-même qui annonce sa venue imminente ; le Seigneur, le Vivant, l’Agneau, qui dit « Je viens vite ! » On pourrait même traduire « je suis en train de venir » ; ces quelques mots expriment « l’intensité d’un désir de rencontre lancé comme un appel au désir qui l’entendra » (Donegani).

La béatitude qui suit rappelle aussi la béatitude qui introduisait le livre : « Heureux celui qui lit et ceux qui écoutent les paroles de la prophétie et gardent ce qui s’y trouve écrit, car le temps (kairos) est proche » (1,3) La reprise se concentre sur l’exhortation à garder ces paroles : « Heureux qui garde les paroles de la prophétie de ce livre. » L’ange vient de les déclarer fidèles et vraies ! Car il n’est pas évident de les prendre vraiment au sérieux : elles rendent compte d’une réalité qui ne peut être saisie qu’« en esprit », à travers un langage figuré qui, tout en présentant des choses visibles et imaginables, parlent d’autre chose, quelque chose d’insaisissable, d’un monde nouveau qu’elles dévoilent tout en le tenant encore voilé. C’est pourquoi les lecteurs se trouvent toujours à la frontière entre deux mondes, le monde du ciel, du trône de Dieu, qui leur est donné à se représenter à travers des figures et des images, et le monde de la création qu’ils ont sous les yeux et à la réalité duquel ils sont confrontés.

Le livre se présente ainsi comme une prophétie. Jean, le prophète qui le rédige, se réfère à ce que l’ange lui a montré et lui a dit et qu’il a reçu comme des paroles fidèles et vraies, càd comme des paroles venant de plus loin que lui, de Dieu lui-même. C’est pourquoi il fait le mouvement de se prosterner devant l’ange qui s’empresse de l’en empêcher, comme il l’avait déjà fait précédemment après le grand chant de victoire entendu depuis le ciel (ch. 19), suivi de l’invitation transmise par l’ange : « Heureux ceux qui sont invités au festin des noces de l’Agneau ! » Comme celui-ci confirmait qu’il transmettait les paroles mêmes de Dieu, Jean s’était déjà prosterné à ses pieds et il s’était vu répondre que celui-ci n’était qu’un compagnon de service. La même réponse intervient maintenant. Ce mot compagnon de service (sundoulos) prend alors une connotation particulière : comme l’ange est au service de la parole, Jean de même est devenu porteur de la parole prophétique qu’il transmet à celles et ceux qui, par leur témoignage dans le monde, rendent compte de l’intervention promise de Dieu. Si Dieu est seul digne que l’on se prosterne devant lui, les témoins de sa parole, quel que soit leur rang, partagent, eux, le même privilège de garder le témoignage de Jésus.

L’exhortation finale est à l’ouverture : il s’agit pour Jean de ne pas sceller (mettre un sceau) sur les paroles de la prophétie de ce livre, il faut qu’elles restent communicables et communiquées car, même si le temps chronologique, le chronos, s’écoule inexorablement, le temps événement, le moment, le kairos est proche. Sous le signe de ce qui doit advenir, le moment est proche. « Parce que ce moment est imprévisible, la décision à prendre ne saurait être remise à plus tard. La Fin peut tarder sans cesser d’être proche s’il est vrai qu’elle est à l’œuvre et qu’elle s’annonce dans le présent du livre par la voix de Jésus. La pression du ‘moment’ tout proche est celle de la rencontre désirée. » (Doonegani)   


Ap 22,1-5: L’arbre de vie

Et il me montra un fleuve d’eau de la vie, limpide comme du cristal, qui sortait du trône de Dieu et de l’agneau. Au milieu de la place de la ville et sur les deux bords du fleuve, il y avait un arbre de vie, produisant douze fois des fruits, rendant son fruit chaque mois, et dont les feuilles servaient à la guérison des nations. Il n’y aura plus d’anathème. Le trône de Dieu et de l’agneau sera dans la ville; ses serviteurs le serviront et verront sa face, et son nom sera sur leurs fronts. Il n’y aura plus de nuit; et ils n’auront besoin ni de lampe ni de lumière, parce que le Seigneur Dieu les éclairera. Et ils régneront aux siècles des siècles.

Voici une nouvelle vision qui semble s’enchaîner à la première, mais qui, de manière originale, se concentre sur l’intérieur de la ville et utilise de nouvelles figures : l’eau et l’arbre qui, ensemble, symbolisent la vie donnée en abondance. Il est de nouveau difficile de s’imaginer concrètement comment les choses se présentent : un arbre au milieu de la place (ou de l’avenue) et du fleuve, de part et d’autre. Le texte n’est pas clair ! Mais au fond, ce n’est pas l’essentiel ! Car ce qui importe, c’est que tout sorte du trône de Dieu et de l’Agneau. Ce trône est mentionné deux fois. La première fait un lien avec les visions précédentes, surtout avec celle du ch. 4, de Celui qui siège sur le trône, avec l’allusion au cristal dont avait l’apparence la mer qui se trouvait devant ce trône (4,6). Ici, ce même cristal est l’image de la clarté, de la limpidité et donc de la pureté de l’eau de la vie. C’est donc une allusion à l’origine de ce fleuve d’eau vive : elle provient directement du ciel. L’autre mention du trône de Dieu et de l’Agneau se trouve dans le paragraphe suivant qui, lui, est au futur et tient lieu de promesse pour les lecteurs : il se trouvera au milieu de la ville, et même au milieu de la place et manifestera la présence de Dieu et de l’Agneau sur le lieu le plus typique de la vie sociale dans les pays du sud, là même où tous les humains se rencontrent habituellement. On a donc là, après la description schématique des lieux, une promesse forte.

Mais reprenons la description. Elle semble s’inspirer de motifs déjà développés par Ezéchiel qui, en exil, a la vision d’un fleuve sortant du Temple et irrigant le désert pour en faire un lieu de vie, se mélangeant aux eaux de la Mer Morte pour les assainir et y rétablir la vie dans toute sa puissance. Au bord du fleuve poussent des arbres qui donnent des fruits chaque mois de l’année et dont le feuillage sert de remède pour la guérison des vivants. Seule différence de taille avec le rêve du prophète : dans l’Apocalypse, il n’y a plus de temple et le fleuve sort directement du trône de Dieu, reflet de sa limpidité lumineuse. L’eau ne garde de sa symbolique habituelle que sa qualité vitale ; avec la disparition de la mer, elle a perdu son pouvoir mortifère. C’est vraiment l’eau dont on rêve de pouvoir se désaltérer vraiment, celle promise par Jésus au puits de la Samaritaine.

La symbolique de l’arbre est tout aussi parlante. L’arbre de vie est seul et toute l’attention se concentre sur lui. Il n’est plus perdu parmi les autres arbres, sans pouvoir être reconnu comme tel, il est à disposition de tous. Il prend la place de celui qui, dans le récit de la Genèse, attirait les humains par le pouvoir de connaissance qu’il conférait : connaissance du bien et du mal, du bonheur et du malheur…  Et il n’y a plus d’interdit représenté par cet arbre de la connaissance : la liberté n’est plus marquée par une possibilité de choix risquée, mais par l’accès libre à l’arbre de la vie, un arbre dont la production est étonnamment généreuse, aussi bien pour le plaisir de la dégustation que pour la guérison, voire la prévention des maladies. Et cette guérison n’est pas destinée à quelques élus privilégiés, mais aux nations, sans distinction. La générosité divine n’a pas de limites. C’est ce qu’indique la suite : « et toute malédiction ne sera plus. » Le visionnaire se souvient d’une promesse de Zacharie concernant Jérusalem : « On y habitera et il n’y aura plus de malédiction (anathème) et Jérusalem sera habitée en toute sécurité » (Za 14,11). Plus aucune menace ne pèsera sur l’avenir de la ville. De nouveau, la révélation reprend des motifs anciens pour les pousser jusqu’à l’extrême : de Jérusalem, on passe à l’humanité entière, à laquelle une vie en toute sécurité sera offerte.

Il faut bien souligner que les croyants auxquels cette révélation est adressée ont beau être menacés de toute part, se savoir objets de malédiction de la part du pouvoir et de la population environnante, ils ne sont pas confortés dans leur statut de minorité souffrante, mais appelés à vire de l’espérance que le dessein divin de salut universel va bel et bien se réaliser, bouleversant complètement tous les repères actuels des humains. L’offre de la vie va ainsi atteindre tous les humains, sans même qu’il soit question d’une repentance quelconque !  

C’est que, nous l’avons vu, le trône de Dieu et de l’Agneau sera là, présent lieu de rassemblement des humains. La distance ciel-terre sera abolie, exauçant ainsi la prière du prophète Esaïe : « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais ! » (63,19). Grâce à l’Agneau, la communion entre Dieu et les hommes est devenue une possibilité et une promesse. C’est la réalisation et l’aboutissement des visions dont a fait part l’ange au sujet de Celui qui siège sur le trône et de l’Agneau aux ch. 4 et 5 du livre.

La communion en question est exprimée de trois manières complémentaires : ses serviteurs le serviront. Le verbe servir peut désigner le culte, mais caractérise avant tout la vie tout entière du croyant qui accomplit le désir de Dieu en respectant la Torah ; on le trouve notamment dans les célèbres chants du serviteur d’Esaïe. C’est dans toute sa vie que se réalise ce service et il n’est plus question ici de liturgie formelle. Car, second trait caractéristique, « ils verront sa face ». Ce qui a toujours été impossible aux humains se réalisera en plénitude car, troisième trait, son nom sera sur leur front. La véritable identité de chaque être humain, fondée sur leur appartenance commune à celui qui les a créés et aimés, sera révélée. Rien n’assombrira ce privilège d’être à lui, « car de nuit il n’y en aura plus ». Le Seigneur Dieu les illuminera et la condition voulue par le Créateur dès la fondation du monde s’accomplira pour eux : ils seront rois, participants de la royauté divine pour les siècles des siècles.

« Toutes ces figures s’ajoutent les unes aux autres, comme si aucune ne suffisait à dire ce qu’il faudrait. Elles s’accordent en visant, au-delà d’elles-mêmes, un ‘réel’ qui ne peut être figuré que par la levée de tout ce qui limiterait l’expression d’une intimité sans faille » (Donégani).


Ap 21,9-27 La Jérusalem céleste

Puis un des sept anges qui tenaient les sept coupes remplies des sept derniers fléaux vint, et il m’adressa la parole, en disant: Viens, je te montrerai l’épouse, la femme de l’agneau. Et il me transporta en esprit sur une grande et haute montagne. Et il me montra la ville sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel d’auprès de Dieu, ayant la gloire de Dieu. Son éclat était semblable à celui d’une pierre très précieuse, d’une pierre de jaspe transparente comme du cristal. Elle avait une grande et haute muraille. Elle avait douze portes, et sur les portes douze anges, et des noms écrits, ceux des douze tribus des fils d’Israël: à l’orient trois portes, au nord trois portes, au midi trois portes, et à l’occident trois portes. La muraille de la ville avait douze fondements, et sur eux les douze noms des douze apôtres de l’agneau. Celui qui me parlait avait pour mesure un roseau d’or, afin de mesurer la ville, ses portes et sa muraille. La ville avait la forme d’un carré, et sa longueur était égale à sa largeur. Il mesura la ville avec le roseau, et trouva douze mille stades; la longueur, la largeur et la hauteur en étaient égales. Il mesura la muraille, et trouva cent quarante-quatre coudées, mesure d’homme, qui était celle de l’ange. La muraille était construite en jaspe, et la ville était d’or pur, semblable à du verre pur. Les fondements de la muraille de la ville étaient ornés de pierres précieuses de toute espèce: le premier fondement était de jaspe, le second de saphir, le troisième de calcédoine, le quatrième d’émeraude, le cinquième de sardonyx, le sixième de sardoine, le septième de chrysolithe, le huitième de béryl, le neuvième de topaze, le dixième de chrysoprase, le onzième d’hyacinthe, le douzième d’améthyste. Les douze portes étaient douze perles; chaque porte était d’une seule perle. La place de la ville était d’or pur, comme du verre transparent. Je ne vis point de temple dans la ville; car le Seigneur Dieu tout puissant est son temple, ainsi que l’agneau. La ville n’a besoin ni du soleil ni de la lune pour l’éclairer; car la gloire de Dieu l’éclaire, et l’agneau est son flambeau. Les nations marcheront à sa lumière, et les rois de la terre y apporteront leur gloire. Ses portes ne se fermeront point le jour, car là il n’y aura point de nuit. On y apportera la gloire et l’honneur des nations. Il n’entrera chez elle rien de souillé, ni personne qui se livre à l’abomination et au mensonge; il n’entrera que ceux qui sont écrits dans le livre de vie de l’agneau.

L’ange qui intervient ici fait partie du groupe des sept qui, venant du sanctuaire céleste, portaient les coupes des fléaux, et dont un membre avait déjà interpellé le voyant de la même façon pour lui montrer le jugement de la grande Prostituée (17,1-3) : Deuro, ici ! Viens ! C’est un appel urgent, un ordre qui ne tolère pas de réplique ! Cette fois l’ange annonce qu’il va montrer la fiancée, la femme de l’Agneau, de celui qui a donné sa vie pour le renouvellement de toutes choses. Après avoir pu constater l’échec des forces du mal, le voyant va donc contempler l’accomplissement du dessein de Dieu, selon l’annonce qui vient d’en être faite par la voix sortant du trône : « Voici la tente (skènè, shekina), la demeure de Dieu avec les hommes. » (21,3)

Emmené sur une haute montagne, le visionnaire, en fait de femme de l’Agneau, voit une ville, la Jérusalem nouvelle, qui descend du ciel d’auprès de Dieu. Surprise ! Deux figures très différentes viennent contrarier le désir d’appropriation que pourraient avoir celles et ceux qui lisent. Pourtant elles sont mêlées depuis la première vision de notre chapitre : « la Jérusalem nouvelle, je la vis qui descendait du ciel d’auprès de Dieu comme une épouse qui s’est parée pour son époux. » (21,2) Et l’on se souvient que cette parure est constituée par les actes de justice des saints. Ville et femme, « chacune [de ces métaphores] empêche l’autre d’être considérée comme suffisante pour dire le mystère qu’elle cache tout autant qu’elle dévoile » (Donégani)

Première caractéristique de la ville, son éclat aussi puissant que la gloire de Dieu, comparée comme dans la vision de Celui qui siège sur le trône au ch. 4, aux minéraux les plus précieux. C’est dire, comme le suggèrent des images aussi fortes, ainsi que la prophétie d’Esaïe qui les inspire, qu’avec cette Jérusalem qui descend du ciel, Dieu lui-même, en toute sa gloire, vient demeurer avec les humains.

Ezéchiel avait déjà rêvé d’une ville nouvelle et de son temple. La description qui en est faite ici, va plus loin que celle du prophète, tout en restant difficile à interpréter. La ville est carrée, peut-être même cubique ou éventuellement pyramidale. La muraille est grande et haute. Elle est ouverte par douze portes, trois sur chaque côté, surmontées de douze anges et portent les noms des tribus d’Israël. En grec, on ne dit pas ouvertes sur l’extérieur, mais ouvertes pour ceux venant de l’extérieur, à partir des quatre points cardinaux. Douze assises ou fondements représentent les douze apôtres de l’Agneau. Ce qui suggère que la ville est ouverte à tous, le peuple de Dieu étant universel ; et que ses murailles sont fondées sur le témoignage qui manifeste l’unité de ce peuple, témoignage des envoyés de l’Agneau qui, par son sang, l’a acquis pour Dieu et rassemblé de toutes les nations.

Les mesures sont symboliques elles aussi : prises avec un roseau d’or, qui est donc de même nature que la ville, céleste, elles ne permettent pas d’établir un plan clair ! Longueur, largeur et hauteur de la ville sont égales : douze mille stades 12.000 fois 185 mètre… Mais est-ce le périmètre, le côté ? Comment calculer ? Imaginer un cube de plus de 500 km. de côté, ou une pyramide de cette même hauteur ? Et comment dessiner la muraille : 144 coudées (de 45 à 52 cm.), environ 70 m. ? Mais est-ce la hauteur ou l’épaisseur de la muraille ? Que signifie le fait qu’il soit précisé que « c’est une mesure d’humain, càd d’ange ? » Faut-il comprendre que les chiffres qui sont donnés ici visent à satisfaire dans une certaine mesure le désir humain de schématiser les choses, de visualiser un plan architectural, mais que de toute façon, celui qui s’y essaiera se verra confronté à l’impossibilité de mesurer, parce que cette ville qui descend du ciel n’est pas mesurable. Le roseau d’or, l’unité de mesure, n’est pas de notre monde, et les chiffres, des multiples de douze et de mille, ne peuvent être interprétés que symboliquement, en lien soit avec les bénéficiaires de l’alliance (les tribus d’Israël et les apôtres du Christ), soit comme l’indication d’une plénitude totalement accomplie et incommensurable pour des humains.

L’abondance de minéraux donne une idée de son éclat et de sa beauté multicolore. La ville elle-même est constituée d’or pur, tellement pur qu’il est comparable à du verre pur. Ce qui, dans nos vies et dans nos cultures est considéré comme un complément luxueux et décoratif qui embellit l’ordinaire, ce qui marque la valeur symbolique du pectoral du grand prêtre avec ses douze pierres précieuses, devient le matériau de base de l’ensemble de la Jérusalem nouvelle. On n’a jamais vu et on ne verra jamais des perles de la grosseur de ses portes ! Il y a là une exagération évidente qui indique qu’avec cette ville avec laquelle Dieu vient rencontrer l’humanité, toutes les limites sont dépassées. La place centrale est recouverte d’or pur semblable à du verre diaphane. C’est bien mieux que le tapis rouge qu’on vient de déployer pour le nouveau président français ou pour les stars du Festival de Cannes ! Et tout cela pour faire honneur à tous les êtres humains qui viendront en fouler le sol, sans aucune distinction.

Pas de sanctuaire dans cette ville qui sera demeure commune et présence mutuelle de Dieu et des hommes. Et c’est la gloire de         Dieu, plutôt que le soleil ou la lune ou tout autre moyen artificiel qui l’éclairera. Elle sera ainsi lumière pour les nations. Les portes resteront ouvertes puisqu’il n’y aura plus de nuit et les nations s’y rassembleront en nombre pour y déposer leur gloire et leur honneur (cf. le beau texte de Michel Serres au sujet de la gloire).

Un avertissement, ou plutôt un constat final montre que, malgré l’ouverture des portes, le mal ne pénétrera pas dans cette [1]ville. Que ceux qui pratiquent l’idolâtrie se le tiennent pour dit !

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[1] La gloire est la pire des pestes, je ne parle pas par image. Elle tue ceux qui ne l’ont pas, elle tue ceux qui croient l’avoir, elle tue ceux qui la désirent. Elle transforme une idée médiocre en trait de génie, un geste ignoble en exemple héroïque, un grimoire faux en livre-événement, un bavardage ringard en découverte scientifique. Nous savons où mène la gloire, c’est pourquoi nous pouvons être un peu plus sages que nos pères. Chacun de nous a une part de gloire, celui-ci pour sa moustache, celle-là pour son talent. Cela se glane dans les stades, dans les bordels ou les palais, qu’importe. Supposons que chacun, détenteur de cette part et la trouvant maudite, se décide à la jeter dans une sorte de poubelle. Toute la question est de fabriquer la poubelle et de savoir dans quel lieu la poser. Il est évident que cela doit être lointain, si lointain que nul jamais ne puisse rattraper ce qu’il vient de jeter. On pour­rait imaginer au milieu de la poubelle une sorte d’attrac­teur, une sorte de puits de gloire, une sorte de trou noir, qui l’avalerait ou la pomperait, mais ne pourrait jamais la rendre. Chacun mettrait au trou sa petite part de gloriole. Je répète qu’il faudrait que ce soit un lieu inaccessible pour que nul n’ait jamais l’idée ni la possibilité d’aller jamais réclamer ce qu’il a donné. Dans un espace inexistant, une chose ou un être impossible recevrait ainsi la puissance et la gloire. Dans la langue archaïque des mythes cela se résumait à peu près ainsi : Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! Bien sûr, c’est une utopie. Les gens qui sont et font sérieux préfèrent la gloire ou la peste qu’ils nomment réelles… (Michel Serres, Le Monde, 22 juillet 1983)

Ap 21,1-8: Le monde nouveau

Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et la mer n’était plus. Et je vis descendre du ciel, d’auprès de Dieu, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une épouse qui s’est parée pour son époux. Et j’entendis du trône une forte voix qui disait: Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes! Il habitera avec eux, et ils seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux. Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu. Et celui qui était assis sur le trône dit: Voici, je fais toutes choses nouvelles. Et il dit: Écris; car ces paroles sont certaines et véritables. Et il me dit: C’est fait! Je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin. A celui qui a soif je donnerai de la source de l’eau de la vie, gratuitement. Celui qui vaincra héritera ces choses; je serai son Dieu, et il sera mon fils. Mais pour les lâches, les incrédules, les abominables, les meurtriers, les impudiques, les enchanteurs, les idolâtres, et tous les menteurs, leur part sera dans l’étang ardent de feu et de soufre, ce qui est la seconde mort.

Le dernier ennemi, la mort, a été vaincue… Viennent maintenant deux visions suivies d’un commentaire de la voix qui vient du trône, puis d’une parole de Celui qui est assis (« le Siégeant ») sur le trône. Les deux sont des explicitations qui commencent par « voici » (idou). Nous avons vu la terre et le ciel s’enfuir loin de la face du trône blanc sur lequel était le « Siégeant » (20,11). C’est maintenant le ciel et la terre qui sont l’objet de la nouvelle vision. Ils sont nouveaux ! Il faut mesurer la portée d’un tel terme ! Le visionnaire y invite en rappelant que le premier ciel et la première terre s’en sont allés. Ce nouveau n’est pas second, car il n’a rien de commun avec ce qui existe aujourd’hui et que nous avons sous les yeux. Nous voyons la terre et le ciel, mais le visionnaire, lui, voit d’abord le ciel, comme si c’était à partir du ciel que se révélait la nouvelle création. Autre aspect de cette nouveauté : la mer n’est plus. Elle avait subsisté après la fuite de la terre et du ciel, mais maintenant qu’elle a rendu les morts qu’elle tenait captifs, elle peut disparaître également. Dans la nouvelle création, il n’y aura plus à craindre ses dangers. Dieu crée ainsi pour les humains un nouveau cadre de vie d’où la mort, le dernier ennemi, est exclue, et où la vie peut être dans toute sa plénitude.

La seconde vision double la première tout en la contrariant quelque peu : du ciel descend la Jérusalem nouvelle. A la figure de la nouvelle création se juxtapose celle de la Jérusalem nouvelle, l’épouse modèle. Deux thématiques de l’AT sont ainsi reprises parallèlement. Nous avons déjà vu que ce nom de Jérusalem est rare dans l’Apocalypse. Il n’apparaît qu’à la fin de la lettre à l’ange de l’Eglise de Philadelphie, désignée comme « la ville de mon Dieu » (3,12), et deux fois dans notre chapitre. La cité vient d’auprès de Dieu. Tout en étant nouvelle, elle a quelque chose des cités terrestres et rappelle les activités humaines et la culture qui sont liées à l’existence citadine, mais ce n’est pas une production terrestre et on ne peut la confondre avec les villes de ce monde, aussi grandes et belles soient-elles ! Le fait qu’elle descende du ciel indique qu’elle est don d’un Dieu qui vient lui-même habiter avec les humains. C’est elle l’épouse rêvée, qui vient après avoir été préparée au ciel comme une fiancée, parée pour son mari. Tout est donc prêt pour la célébration des noces !

Un premier commentaire est donné par une grande voix qui sort du trône, donc de la proximité de Dieu. « Voici la tente de Dieu avec les humains ! » On l’a déjà vu, le mot grec qui désigne la tente, skènè, est très proche de l’hébreu shekina, un nom que les Juifs utilisent pour parler de Dieu dans prononcer son nom et qui désigne sa présence au milieu de son peuple. C’est bien ce qui est dit ici : « il aura sa tente avec eux ! » On se souvient que la Bête, au ch. 13,6, « blasphémait contre Dieu, blasphémait son nom et sa tente, ceux qui ont planté leur tente dans le ciel. » Là, le mot tente désignait les saints, les vainqueurs… et l’on se rend compte que, sous cette désignation de tente, il y a presque confusion entre présence humaine à Dieu et présence divine aux humains. L’image de l’alliance est ainsi poussée jusqu’au bout : il y a communion complète et intime entre Dieu et ses peuples ! Car il y a une autre nouveauté : si certains manuscrits ont « et eux seront son peuple », le texte qu’il faut plutôt retenir est « et eux seront ses peuples ! » Et cela change tout ! L’humanité entière est concernée par cette perspective de communion exprimée par une redondance étonnante : « et lui, le Dieu avec eux, sera leur Dieu ».

Cette communion aura des effets sur la condition des êtres humains. Tout ce qui touche de près ou de loin à leur fragilité et à leur mortalité – pleurs, mort deuil, cri, douleurs – sera exclu. La voix annonce que Dieu aura des gestes de tendresse et de consolation envers les humains. « Les choses premières s’en sont allées ! » C’est un monde sans mort que Dieu promet. Et lui-même y interviendra pour prendre soin de ses peuples. Peut-on vraiment y croire ?

C’est ce que va confirmer la voix de Celui qui siège sur le trône. Jusqu’à présent on ne l’a entendue qu’une fois, au début du livre : « Moi, je suis l’alpha et l’oméga, dit le Seigneur Dieu, l’étant, le ‘il-était’ et le venant, le Pantokrator » (1,8). « Voici, je fais toutes choses nouvelles ! » Ce qu’il fait immédiatement enregistrer par écrit comme des paroles dignes de foi, pleines de vérité, en ajoutant une formule que nous avons déjà rencontrée : « C’est advenu ! » Ou, plus familièrement : « C’est fait ! ». Echo à une même exclamation qui marquait l’accomplissement du côté négatif du Jugement, la fin de l’idolâtrie et de l’injustice (16,17). Cette fois, c’est l’accomplissement du salut qui s’annonce comme déjà fait : Dieu le rappelle en se posant comme alpha et oméga, càd comme totalité de la réalité, principe et accomplissement de toutes choses.

« A celui qui a soif… » C’est une vibrante invitation à s’abreuver à la source même de la vie que lance Dieu. Car c’est bien Dieu lui-même qui s’engage à la mettre à disposition gratuitement. Cette promesse grandiose précède des paroles d’avertissement qui portent sur le sérieux des choix à faire : partir pour vaincre ou se laisser aller à la conformité avec le monde idolâtre. On peut terminerai avec une citation tirée du beau livre d’Alain Badiou, Eloge de l’amour : Aimer, c’est être aux prises, au-delà de toute solitude, avec tout ce qui du monde peut animer l’existence. Ce monde, j’y vois, directement, la source du bonheur qu’être avec l’autre me dispense. ‘Je t’aime’ devient : il y a dans le monde la source que tu es pour mon existence. Dans l’eau de cette source, je vois notre joie, la tienne d’abord… » (p. 87)

Comme à la fin des lettres aux anges des sept Eglises, cette parole se termine par une promesse au vainqueur, car être témoin tient du combat, et un avertissement sévère aux Nicolaïtes, aux disciples de Jézabel ou tout simplement aux personnes trop bien intégrées dans la société idolâtre.   


Ap 20,7-15: Jugement et victoire finale

Quand les mille ans seront accomplis, Satan sera relâché de sa prison. Et il sortira pour séduire les nations qui sont aux quatre coins de la terre, Gog et Magog, afin de les rassembler pour la guerre; leur nombre est comme le sable de la mer. Et ils montèrent sur la surface de la terre, et ils investirent le camp des saints et la ville bien-aimée. Mais un feu descendit du ciel, et les dévora. Et le diable, qui les séduisait, fut jeté dans l’étang de feu et de soufre, où sont la bête et le faux prophète. Et ils seront tourmentés jour et nuit, aux siècles des siècles. Puis je vis un grand trône blanc, et celui qui était assis dessus. La terre et le ciel s’enfuirent devant sa face, et il ne fut plus trouvé de place pour eux. Et je vis les morts, les grands et les petits, qui se tenaient devant le trône. Des livres furent ouverts. Et un autre livre fut ouvert, celui qui est le livre de vie. Et les morts furent jugés selon leurs oeuvres, d’après ce qui était écrit dans ces livres. La mer rendit les morts qui étaient en elle, la mort et le séjour des morts rendirent les morts qui étaient en eux; et chacun fut jugé selon ses oeuvres. Et la mort et le séjour des morts furent jetés dans l’étang de feu. C’est la seconde mort, l’étang de feu. Quiconque ne fut pas trouvé écrit dans le livre de vie fut jeté dans l’étang de feu.

Nous sommes au terme des mille ans et la vision se poursuit avec toujours deux temporalités en parallèle : le futur pour les destinataires et les lecteurs, bénéficiaires de ce règne du Christ, et l’aoriste pour le déroulement des choses vues par le prophète. C’était annoncé : « Satan sera délié de sa prison et sortira pour égarer les nations. » Ce n’est pas lui qui en sort, il est délié : le passif renvoie à une action divine. Les autres adversaires, notamment ses deux sbires que sont la Bête et le Faux-Prophète, ont déjà été éliminés. N’ayant plus d’exécuteurs de ses desseins, c’est le Dragon lui-même qui doit intervenir pour achever son œuvre destructrice.

A l’époque, on se représente la terre comme une surface carrée et les nations considérées ici l’occupent tout entière. C’est le grand rassemblement des peuples païens pour la guerre finale pour laquelle sont convoqués les meneurs traditionnels de la révolte ultime contre Dieu et le Messie, Gog et Magog. Ces ennemis sont aussi nombreux que le sable de la mer. La scène est grandiose et l’on s’attend à un combat sans fin… Or Satan devait être relâché pour « un petit temps ». On comprend dès lors que c’est pour ce dernier assaut qui, tout à coup, est décrit à l’aoriste : « Ils montèrent sur l’étendue de la terre… » Ils se préparent à l’assaut final en encerclant le « retranchement » des saints et la ville « ayant été bien-aimée ». Le nom de la ville n’est pas donné, bien que l’on comprenne immédiatement qu’il s’agit de Jérusalem. Seulement le nom de Jérusalem n’est mentionné que trois fois dans l’Apocalypse et ne s’applique qu’à la ville qui descend du ciel. Par exemple : « Le vainqueur, j’en ferai une colonne dans le temple de mon Dieu, il n’en sortira jamais plus, et j’inscrirai sur lui le nom de mon Dieu et le nom de la cité de mon Dieu, la Jérusalem nouvelle qui descend du ciel d’auprès de mon Dieu et mon nom nouveau. » (Ap 3,12, Lettre à l’Eglise de Philadelphie ; cf. aussi Ap 21,2.10). Ce nom est donc réservé à l’épouse de l’Agneau, la ville sainte qui descend du ciel sans se poser nulle part.

Le sort des attaquants est double. Pour les troupes montées à l’assaut, c’est le feu du ciel qui les dévore en un instant. Le Diable qui les égarait, lui, est précipité dans l’étang de feu et de souffre, rejoignant ainsi la Bête et le Faux-Prophète (Ap 19,20) pour y être « tourmentés jour et nuit pour les siècles des siècles. » Une distinction est faite entre ceux que le Diable égare et celui qui les séduit. L’Apocalypse ne confond pas les forces négatives représentées par des humains et celles dont la figure est bestiale. « Jusqu’au bout, le livre enseigne à discerner, dans les pires circonstances, entre les humains complices du mal (tout en étant d’abord ses victimes) et la puissance du mal qui ne peut nuire qu’à travers eux et à leurs dépens » (Donegani). Ainsi « le petit temps » est celui du combat et de la disparition finale du mal.

Reste, pour reprendre une expression de Paul, le dernier ennemi, la mort. Il faut qu’elle rende les hommes et les femmes qu’elle a capturés. Cela se passe lors d’une scène de jugement qui va sceller la victoire finale de celui qui siège sur « le grand trône blanc ». Premier acte : le ciel et la terre s’enfuient, l’espace disparaît sans laisser de trace. Ce qui pour les humains est le signe suprême de la stabilité s’efface devant la manifestation de Dieu. Le visionnaire est toujours là, mais ses appuis sur des images de la réalité s’estompent, obligeant ceux qui le lisent à une interprétation : devant le monde nouveau, le monde réel doit s’effacer. Et, pour cela, celle qui marque la réalité sur laquelle butent les humains, la mort doit être évacuée ! Deuxième acte : les morts sont appelés à comparaître et deux sortes de grands livres sont ouverts, ceux qui rendent compte des œuvres des morts, et le livre de la vie. Pour que les morts soient au complet dans cette comparution finale, il faut que la mer rende ceux qu’elle renferme, ainsi que ceux qui sont dans l’Hadès pour qu’ils soient jugés. Ainsi, finalement tous les morts sont présents, les grands et les petits, debout devant Dieu. Cette station debout manifeste que, devant Dieu, ils n’ont pas perdu leur dignité, ce qui leur vaut d’être jugés selon des critères qui ne sont pas donnés, ou du moins pas précisés, sinon de manière vague : chacun selon ses œuvres. C’est à ses actes, et non à ses paroles ou à ses intentions, que l’être humain est jugé (cf. Mt 25). Mais on ne déclare pas ici quelles sont les « bonnes » œuvres : manque d’ailleurs dans cette évocation du jugement tout ce qui d’habitude a trait aux procédures judiciaires : acte d’accusation, procureur, avocat, plaidoiries…

Le livre de la vie est connu des lecteurs. Il a déjà été mentionné : livre de vie de l’Agneau (Ap. 13.8), sur lequel des noms sont écrits depuis la fondation du monde (17,8). La scène du jugement n’apporte pas de nouveaux renseignements à son propos, car finalement, c’est le sort de la mort et de l’Hadès qui importe : le Ressuscité les a vaincus et cette victoire devient manifeste. Avec la Bête et le Faux-Prophète, avec le Dragon, Mort et Hadès sont précipités dans l’étang de feu : seconde mort, mort de la mort. « La mort est morte ! » Non seulement elle a perdu son aiguillon, mais elle est morte, anéantie ! Avec l’Hadès, elle a été jetée dans l’étang de feu. Victoire de Dieu qui élimine ainsi tout ce qui peut faire obstacle à la vie.

Au final, qu’advient-il des humains lors de ce jugement ? Le texte s’exprime à partir d’une hypothèse négative conjuguée au passé : si quelqu’un ne fut pas trouvé inscrit dans le livre de vie, il fut jeté dans l’étang de feu… Comment comprendre ? Quel message aux lecteurs, sinon un avertissement du même ordre que celui adressé à l’Eglise de Sardes : « Le vainqueur, ainsi, sera vêtu de vêtements blancs, il n’y a pas de risque que je l’efface du livre de vie et je confesserai son nom devant mon Père et devant ses anges ! » (Ap 3,5). L’éventualité n’est pourtant pas exclue : en tous les cas, dans le combat que mènent les lecteurs, il s’agit de vaincre et de ne pas se laisser séduire…

Dernière subtilité du texte : il y a les œuvres des hommes et il y a leur nom ! Les œuvres manifestent l’activité humaine, elles peuvent être jugées de l’extérieur bonnes ou mauvaises, alors que le nom est donné indépendamment de toute action pour marquer la singularité de chaque personne humaine. Il est reçu d’autrui, signe de reconnaissance. « L’image du livre de la vie fait du nom de chacun l’appel à vivre inscrit dans sa chair en vue du nom nouveau par lequel il se connaîtra comme il est connu de Dieu » (Donegani ; cf. Ap 2,17)


Ap 20,1-6: Le millenium

Puis je vis descendre du ciel un ange, qui avait la clef de l’abîme et une grande chaîne dans sa main. Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans. Il le jeta dans l’abîme, ferma et scella l’entrée au-dessus de lui, afin qu’il ne séduisît plus les nations, jusqu’à ce que les mille ans fussent accomplis. Après cela, il faut qu’il soit délié pour un peu de temps. Et je vis des trônes; et à ceux qui s’y assirent fut donné le pouvoir de juger. Et je vis les âmes de ceux qui avaient été décapités à cause du témoignage de Jésus et à cause de la parole de Dieu, et de ceux qui n’avaient pas adoré la bête ni son image, et qui n’avaient pas reçu la marque sur leur front et sur leur main. Ils revinrent à la vie, et ils régnèrent avec Christ pendant mille ans. Les autres morts ne revinrent point à la vie jusqu’à ce que les mille ans fussent accomplis. C’est la première résurrection. Heureux et saints ceux qui ont part à la première résurrection! La seconde mort n’a point de pouvoir sur eux; mais ils seront sacrificateurs de Dieu et de Christ, et ils régneront avec lui pendant mille ans..

Un nouvel ange apparaît dans le ciel, muni des signes d’un pouvoir immense : les clés de l’abîme et une grande chaîne. De quoi capturer et emprisonner les ennemis les plus redoutables ! C’est en effet le plus puisant des adversaires de l’humanité et de la création qu’il va lier pour mille ans. On le nomme de plusieurs manières : le Dragon, celui qui guettait la naissance de l’enfant pour le dévorer immédiatement et qui a été mis hors combat dans le ciel par Michaël ; l’antique serpent qui dès la création a trompé les humains, les entraînant dans une vie de révolte et d’idolâtrie ; le Diable, celui qui divise et ne cesse de semer la discorde et la guerre ; le Satan, celui qui souffle aux oreilles de Dieu des accusations contre les humains. Il a déjà été délogé du ciel. Il est maintenant exclu de la terre habitée, afin qu’il n’égare plus les nations. Nous avons déjà rencontré ce verbe. On le trouve aussi dans les évangiles, à propos de la brebis perdue, mais aussi dans les discours « apocalyptiques » de Jésus. Il signifie séduire, mettre dans l’erreur, égarer. Ce Dragon agit par l’intermédiaire des deux bêtes représentant le pouvoir impérial et sa propagande, et manipule ainsi les nations qui, selon le psaume 2, sont en révolte contre Dieu et contre son Messie.

Pour mille ans, le monde est donc débarrassé de cet ennemi ! Restent deux questions : quand est-ce que cela a lieu ? Les verbes sont à l’aoriste, comme s’il s’agissait d’une action passée, et non future, comme on a tendance à le penser, alors que les commentaires du narrateur sont au présent. Là encore, l’auteur ne nous laisse pas les clés pour une interprétation définitive et évidente. D’autant plus qu’à cela s’ajoute la difficulté d’apprécier la longueur des mille ans, le chiffre de durée le plus élevé du livre. Mais surtout qu’une fois achevés ces mille ans, le Dragon délié, on a l’impression que tout va recommencer, heureusement seulement pour un petit temps. Peut-être est-ce sur la différence de proportions qu’insiste la vision : un petit temps, par rapport à mille ans, c’est pour ainsi dire rien…

Comme Ellul le rappelle, les mille ans durant lesquels Satan est enchaîné signifient que dès aujourd’hui, les fidèles sont appelés à vivre sans Satan, sans la possibilité de rejeter sur lui sa responsabilité morale, ce qui peut troubler profondément. Est-il possible de vivre sans rejeter toute faute sur un autre, comme le montrent toutes les entreprises de diabolisation que nous connaissons aujourd’hui encore ?

Le chiffre de mille est repris immédiatement dans une autre vision qui parle, à l’aoriste toujours, du règne des témoins avec le Christ. La vision présente ceux qui bénéficient de cette vie avec Christ qui s’étend également au partage de son règne. Mais on n’en sait pas plus et rien ne permet de donner d’autres précisions sur ce que cela signifie concrètement. Les trônes peuvent être soit les sièges du pouvoir royal, soit ceux de juges au tribunal. Peut-être d’ailleurs que les deux sens sont possibles : dans la Bible le roi est aussi le juge. On se souvient de la promesse faite à l’ange de l’Eglise de Laodicée : « Au vainqueur je donnerai de s’asseoir sur mon trône comme moi j’ai été vainqueur et me suis assis avec mon Père sur son trône. » (3,21) Ceux qui sont ainsi promus à la dignité royale sont « les âmes de ceux qui ont été décapités » (pelekizo : trancher à coup de hache, exécuter). La raison, exprimée en termes positifs, est qu’ils ont témoigné de Jésus, qu’ils ont été porteurs de la parole de Dieu ; en termes de résistance, c’est qu’au risque de leur vie, ils n’ont pas adoré la bête ou son image et ainsi n’en ont pas reçu la marque. La manière dont le grec s’exprime laisse entendre qu’on peut comprendre cela de manière très ouverte : ceux, quels qu’ils soient, qui n’ont pas adoré la bête.

Ils vécurent et régnèrent donc avec le Christ pendant mille ans. Les autres des morts… On n’a pas parlé des premiers comme de morts, mais comme d’âmes ; mentionner simplement leur âme signifie qu’ils sont considérés comme des vivants tout au long des mille ans ! En fait ils semblent immédiatement associés à la vie du Christ ! Leur vie se prolonge dans une participation à la vie et au règne du Christ vainqueur. Les autres morts ne vécurent pas jusqu’au bout des mille ans. 

« Ici, Christ règne tout autrement qu’on l’attendrait : c’est par la mort transformée en vie naissante qu’il est le Roi des rois. Toutes les analogies avec les règnes et rois de la terre sont disqualifiées. » (Donegani). Les mille ans figurent la promesse d’une paix et d’une sécurité que tous les humains désirent, grâce au fait que le mal est réduit à l’impuissance, et celle d’une vie en plénitude en communion avec le Christ vivant.

Conclusion du narrateur : telle est la résurrection, la première. Anastasis a pour sens premier : surgissement, mise debout, lever, réveil, surrection (de résurrection, d’insurrection). C’est la seule fois que le terme apparaît dans l’Apocalypse. Et même si le texte précise qu’il s’agit de la première résurrection, il ne sera pas question d’une seconde dans la suite du livre.

Peut-être que la béatitude qui suit permet de comprendre : elle parle au présent. « Heureux et saint celui qui a part à la résurrection, la première ! » C’est la cinquième des sept béatitudes qui traversent l’Apocalypse. Elle concerne les lectrices et lecteurs et leur rappelle que, sous les dangers d’une existence menacée, se profile pour eux une espérance dont ils peuvent déjà goûter dans le culte et la louange qu’ils sont appelés à célébrer comme prêtres de Dieu et du Christ. C’est cette espérance qui leur permet de rester debout, quelle que soient les circonstances de leur vie. 

On aurait tort, selon Moltmann, de penser que l’histoire du christianisme est l’histoire d’une espérance déçue. Ce n’est pas la déception qui fut le problème majeur du christianisme pendant deux mille ans, mais l’accomplissement ! Problème d’autant plus aigu que l’on mélangea deux rêves : celui du règne millénaire du Christ et celui de l’âge d’or du monde. Avec le tournant constantinien, l’empire romain a cessé d’être la bête des abîmes pour devenir l’imperium christianum ; le christianisme est devenu religion dominante : le millénarisme est apparu au présent ; on en était déjà réellement, croyait-on, au règne de mille ans. L’empereur chrétien avec l’Eglise représentaient la seigneurie de Dieu sur terre. Le Concile d’Ephèse (431) a condamné l’espérance en un règne de mille ans… parce qu’il était déjà là ! On ne lisait plus l’Apocalypse comme une prophétie, transcrivant les visions de ceux qui sont persécutés et dont la foi en Dieu est mise l’épreuve, appelant, au nom de la fidélité de Dieu, à la persévérance, à une attente qui résiste, qui persévère au cœur de situations dans lesquelles on ne peut rien faire pour écarter le malheur. Dans ces conditions, l’apocalyptique apprend à « relever la tête » !


Ap 19,11-21: Le messie juge

Puis je vis le ciel ouvert, et voici, parut un cheval blanc. Celui qui le montait s’appelle Fidèle et Véritable, et il juge et combat avec justice. Ses yeux étaient comme une flamme de feu; sur sa tête étaient plusieurs diadèmes; il avait un nom écrit, que personne ne connaît, si ce n’est lui-même; et il était revêtu d’un vêtement teint de sang. Son nom est la Parole de Dieu. Les armées qui sont dans le ciel le suivaient sur des chevaux blancs, revêtues d’un fin lin, blanc, pur. De sa bouche sortait une épée aiguë, pour frapper les nations; il les paîtra avec une verge de fer; et il foulera la cuve du vin de l’ardente colère du Dieu tout puissant. Il avait sur son vêtement et sur sa cuisse un nom écrit: Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Et je vis un ange qui se tenait dans le soleil. Et il cria d’une voix forte, disant à tous les oiseaux qui volaient par le milieu du ciel: Venez, rassemblez-vous pour le grand festin de Dieu, afin de manger la chair des rois, la chair des chefs militaires, la chair des puissants, la chair des chevaux et de ceux qui les montent, la chair de tous, libres et esclaves, petits et grands. Et je vis la bête, et les rois de la terre, et leurs armées rassemblés pour faire la guerre à celui qui était assis sur le cheval et à son armée. Et la bête fut prise, et avec elle le faux prophète, qui avait fait devant elle les prodiges par lesquels il avait séduit ceux qui avaient pris la marque de la bête et adoré son image. Ils furent tous les deux jetés vivants dans l’étang ardent de feu et de soufre. Et les autres furent tués par l’épée qui sortait de la bouche de celui qui était assis sur le cheval; et tous les oiseaux se rassasièrent de leur chair.

Babylone a été jugée, la victoire a été proclamée. Reste à éliminer les figures symboliques du mal : les deux bêtes, le dragon et la mort. Notre passage rend compte du combat victorieux contre les deux bêtes. Le visionnaire voit à nouveau le ciel ouvert qui laisse apparaître un cheval blanc, comme déjà lors de l’ouverture du premier sceau : « Et je vis, et voici un cheval blanc et celui qui le montait (qui siégeait sur lui) avait un arc ; il lui fut donné une couronne et il sortit en vainqueur pour vaincre ! » (6,2) Mais de cette sortie, il n’est plus question dans la suite immédiate du récit qui parle d’autres chevaux. Il faut attendre notre passage pour connaître comment celui qui monte le cheval blanc est vainqueur. Les deux visions forment donc une sorte d’inclusion dans le livre, la première ouvrant tout un processus de révélation qui déploie les effets de la victoire de « l’agneau debout comme égorgé » sur la création tout entière. Le blanc est la couleur du ciel et de la victoire. Il s’oppose aux autres couleurs, celles qui figurent la guerre et la mort, le rouge feu, le noir qui symbolise la famine et le verdâtre, symbole de la peste et de la mort. De nouveau, on a l’expression « celui qui siégeait sur lui », comme si le cavalier en question était assis sur un trône (on se souvient que Dieu lui-même est appelé « le Siégeant sur le trône »), marque d’une dignité que confirme son double nom : Fidèle (pistos) et Vrai (alèthinos). C’est qu’il juge et fait la guerre dans la justice ! C’est-à-dire dans la droite ligne du témoignage de Jésus.

Les flammes de feu auxquelles ressemblent ses yeux indiquent que cette justice s’exerce à travers la perspicacité de son regard qui met à jour les perversités et les injustices ; les diadèmes qu’il a sur la tête sont les signes de son autorité : ils sont nombreux ! Son autorité est grande ! Le dragon n’a que sept diadèmes (12,3), la seconde bête dix (13,1) : leur pouvoir est limité ! Il a encore, à côté de ses deux premiers noms, Fidèle et Vrai, un nom secret : il est écrit, mais personne ne le connaît sauf lui ! Une part de son identité n’est pas accessible, sinon à lui seul et à Dieu qui pourrait bien être celui qui l’a écrit (passif divin).

La description continue avec le manteau qui a été trempé de sang. Cela signifie qu’il est rouge, comme les manteaux des chefs d’armée ou des rois. Mais ce rouge est particulier et renvoie soit au sang des ennemis dont on salue la défaite avant même que soit livré le combat, soit au sang des martyrs versé en témoignage à Jésus : on se rappelle que, quelques chapitres auparavant, ceux qui se tiennent devant le trône de Dieu « ont lavé et blanchi leur robe dans le sang de l’Agneau » (7,14). Un quatrième nom lui est donné : « la Parole de Dieu ». Comme l’évangile de Jean, l’Apocalypse identifie ici la personne du cavalier en qui on peut voir Jésus à la Parole de Dieu faite chair.

Il est suivi d’une armée d’autres cavaliers dont l’habillement n’a rien de militaire : plutôt que de cuirasses protectrices, ils sont revêtus d’un lin fin blanc pur. Il y a une pointe d’humour dans cette description ! Les cavaliers sont vêtus comme l’épouse de l’Agneau et ne craignent aucun ennemi ! Ils accompagnent celui dont la Parole qui vient d’être évoquée est comparée à un glaive acéré qui frappe les nations et les fait paître avec un sceptre de fer. Il foule la cuve dans laquelle le vin prêt pour la fermentation symbolise « la fureur de la colère » du Dieu Souverain de toutes choses, donc le jugement implacable de toutes les prétentions humaines. Car c’est lui qui a le pouvoir : ses deux derniers noms, écrits sur son manteau et sur sa cuisse, le confirment : il est Roi des rois et Seigneur des seigneurs ! Mais pas à la manière des pouvoirs humains !

On retrouvera ce cavalier un peu plus loin, mais pour l’instant, c’est à une autre vision que Jean nous convoque : un ange, tout seul (le grec précise le chiffre un, héna/heis), est debout dans le soleil. Difficile d’être plus éblouissant ! Sa fonction consiste à convoquer tous les oiseaux qui sont au milieu du ciel pour les rassembler et les inviter à un dîner somptueux, bien que macabre, le « grand dîner de Dieu » ! Evoquant le festin des noces de l’Agneau, ce repas très particulier a pour fonction d’éliminer, avant la fête, tout ce qui pourrait la troubler. Le mot chair, répété cinq fois, évoque en même temps la fragilité de quelque chose de créé, homme ou animal, mais aussi la viande offerte aux griffes et aux becs de tous les oiseaux. Et de nouveau, on commence par les rois, les chefs de mille (généraux), les puissants, les chevaux (qui sont associés à la guerre) et leurs cavaliers, sans oublier tout le reste des humains, libres et esclaves, petits et grands. Il ne s’agit plus de chair à canon, comme le sont souvent les humains, mais de pâture pour les oiseaux. L’Apocalypse reprend ici une prophétie d’Ezéchiel : « Quant à toi, fils d’adam, le Seigneur Dieu parle : ‘adresse-toi aux oiseaux… et dis-leur : Rassemblement ! Venez de partout, rassemblez-vous pour le sacrifice que je vous offre… Mangez de la chair, buvez du sang… Rassasiez-vous àma table de chevaux et de cavaliers, de héros et de soldats en tout genre !’ » (Ez 39,17-20) Toutes les force de guerre sont ainsi éliminées sous le bec d’oiseaux dont la rapacité évoque la mise en scène d’Hitchcock.

La vision qui vient d’être interrompue par celle du festin des oiseaux se poursuit : c’est un autre rassemblement qui y est évoqué, celui de la Bête, des rois de la terre et de leurs armées qui se préparent à guerroyer contre celui qui siège sur le cheval blanc. Et les deux Bêtes – la Bête et le Faux-prophète, aussi appelé seconde Bête, dont on rappelle la séduction exercée sur les humains – sont attrapées et jetées vivantes dans l’étang de feu brûlant de souffre, image de la mort en action, d’un « tourment sans fin » (20,10).

Les autres, rois de la terre, armées… sont tués par le glaive qui sort de la bouche du Cavalier, autant dire par la parole ! Et l’on retrouve ici le festin des oiseaux… Le sort des humains n’est pas aussi tragique que celui des Bêtes. Il n’en est pas anodin pour autant.


Ap 19,1-10: Chant de victoire

Après cela, j’entendis dans le ciel comme une voix forte d’une foule nombreuse qui disait: Alléluia! Le salut, la gloire, et la puissance sont à notre Dieu, parce que ses jugements sont véritables et justes; car il a jugé la grande prostituée qui corrompait la terre par son impudicité, et il a vengé le sang de ses serviteurs en le redemandant de sa main. Et ils dirent une seconde fois: Alléluia! …et sa fumée monte aux siècles des siècles. Et les vingt-quatre vieillards et les quatre êtres vivants se prosternèrent et adorèrent Dieu assis sur le trône, en disant: Amen! Alléluia! Et une voix sortit du trône, disant: Louez notre Dieu, vous tous ses serviteurs, vous qui le craignez, petits et grands! Et j’entendis comme une voix d’une foule nombreuse, comme un bruit de grosses eaux, et comme un bruit de forts tonnerres, disant: Alléluia! Car le Seigneur notre Dieu tout puissant est entré dans son règne. Réjouissons-nous et soyons dans l’allégresse, et donnons-lui gloire; car les noces de l’agneau sont venues, et son épouse s’est préparée, et il lui a été donné de se revêtir d’un fin lin, éclatant, pur. Car le fin lin, ce sont les oeuvres justes des saints. Et l’ange me dit: Écris: Heureux ceux qui sont appelés au festin des noces de l’agneau! Et il me dit: Ces paroles sont les véritables paroles de Dieu. Et je tombai à ses pieds pour l’adorer; mais il me dit: Garde-toi de le faire! Je suis ton compagnon de service, et celui de tes frères qui ont le témoignage de Jésus. Adore Dieu. -Car le témoignage de Jésus est l’esprit de la prophétie.

Jean nous associe maintenant à ce qu’il entend : une grande foule qui chante dans le ciel « alléluia ! » L’expression provient de la liturgie juive et signifie « Louez Yah ! » Ici, l’acclamation salue la chute de Babylone qui représente le salut pour les croyants et révèle la gloire et la puissance de Dieu ! C’est le jugement de la grande prostituée sous deux chefs d’accusation. Le premier a une portée générale : elle a corrompu la terre par sa prostitution, càd son idolâtrie (en 11,8, on avait déjà une allusion à « la destruction de ceux qui détruisent la terre »). De gardien de la création, l’être humain s’est transformé en prédateur. Le second chef d’accusation concerne les serviteurs de Dieu, les croyants : la grande prostituée a répandu leur sang de sa propre main. Pour rétablir la justice, Dieu a retiré de cette main le sang dont la prostituée pensait pouvoir disposer à sa guise. Mais le sang, symbole de vie, appartient à Dieu et à lui seul, c’est pourquoi il l’a arraché de la main qui le vilipendait. Il s’agissait de rétablir le droit !

Ce premier alléluia est suivi d’un autre. Celui-ci salue la montée d’une fumée depuis la ville qui brûle aux siècles des siècles. Voilà comment, au ciel, on répond aux cris des égorgés qui demandent sur terre que justice soit faite : « jusques à quand, Maître saint et véritable, ne jugeras-tu pas et ne demanderas-tu pas compte de notre sang aux habitants de la terre ? » (6,9-10) Se joignent à ce nouvel alléluia, prosternés devant Dieu – « le siégeant sur le trône » –, les vingt-quatre Anciens, qui représentent le peuple de l’alliance, la première et la seconde, ainsi que les quatre Vivants qui, eux, représentent la création tout entière. Ils approuvent et prolongent le chant du chœur céleste : amen, alléluia ! C’est la vérité ! Dieu soit loué !

Une voix provient d’auprès du trône, càd de tout près de Dieu et elle dit : « Louez notre Dieu ! », ce qui est la traduction d’Alléluia, car l’invitation ne s’adresse pas seulement à celles et ceux qui pratiquent le langage liturgique, les membres des communautés juives et chrétiennes, mais à tous ses serviteurs, tous ceux qui le respectent, sans distinction, les petits et les grands… Il y a alors démultiplication de la louange, puisqu’elle est reprise dans une clameur qui conjugue la voix d’une foule nombreuse, la voix d’une immense vague et celle de violents coups de tonnerre ! Tout cela pour célébrer l’événement des événements : Dieu a établi son règne ! C’est ce que manifeste le jugement de Babylone ! C’est l’avènement du règne du Seigneur notre Dieu, le Pantocratôr, et l’on peut reprendre alors une acclamation déjà prononcée lors de la sonnerie de la septième trompette ! Ce qui était alors proclamé au ciel devient, avec le jugement de Babylone, l’aspect historique : Dieu fait advenir son règne de justice !

Mais le jugement de Babylone a une portée plus large encore : il annonce le moment des noces de l’Agneau qui est bientôt là ! Il n’est donc pas question de retenir sa joie. Au contraire, trois verbes invitent à la laisser éclater : « réjouissons-nous, exultons, et nous lui donnerons gloire ! » L’image des noces intervient ici pour la première fois dans l’Apocalypse, mais elle est connue des évangiles et des autres textes néotestamentaires (Mt, Mc, Jn, 2 Co, Ep). Ce qui est nouveau dans l’Apocalypse, c’est le lien entre les thématiques des noces et de l’Agneau, et surtout que la voix présente ici sa femme parée des actes de justice des saints ! Troisième image de femme, après celle qui était sur le point d’enfanter et dont l’enfant a été enlevé au ciel dès sa naissance pour qu’il échappe au dragon et après la prostituée identifiée à Babylone. Voici donc l’épouse de l’Agneau. La prostituée et l’épouse sont toutes deux vêtues de lin fin, signe de grand luxe. Mais la prostituée garnit son vêtement de pourpre et d’écarlate – signes du pouvoir impérial – ainsi que d’or et de bijoux, tandis que l’épouse se contente de lin fin, mais d’une qualité exceptionnelle ; il est resplendissant et pur ! En fait, il représente les actes de justice des saints. Ainsi les lecteurs et lectrices ont-ils leur place dans cette préparation des noces de l’Agneau : leur souffrance elle-même, leur endurance jusqu’à risquer la mort pour leur foi recouvriront l’épouse comme d’un vêtement brillant et pur. On peut interpréter ces actes de justice comme le respect inconditionnel de la volonté de Dieu, quelles qu’en soient les conséquences : la manière de vivre des chrétiens contribue ainsi à l’accomplissement du dessein de Dieu. Par leur comportement, ils revêtent d’un vêtement resplendissant la femme qui représente leur communauté aux noces de l’Agneau.

Du point de vue du ciel et de la louange, tout est prêt pour ces noces qui ne seront évoquées que plus tard. Sur terre, pourtant, l’horizon reste sombre ; rien de concret sinon l’existence de la communauté des saints n’indique que c’est la fin de la prostitution et l’ouverture d’une période de festivités nuptiales. « L’Apocalypse creuse patiemment, en le purifiant des attentes imaginaires qui le parasitent, le désir profond d’accomplissement qui est au cœur de la création et de l’homme » (Donegani). 

Dans les communautés d’Asie, nombreux sont les invités aux noces de l’Agneau : Heureux sont-ils ! Cette quatrième béatitude est pour eux, même et peut-être surtout s’ils luttent encore ! La promesse est vraie, solide. Première fois qu’on trouve une telle expression. On peut faire confiance. Mais celui qui l’affirme n’est qu’un porte-parole. Pas question de se prosterner devant lui, de l’adorer, car il n’est qu’un compagnon de service ! C’est Dieu qu’il s’agit d’adorer : la preuve en est donnée par l’adéquation de l’esprit de la prophétie – le discours révélateur – et du témoignage de Jésus. Le témoignage de Jésus, ainsi, n’appartient pas seulement au passé, mais reste parole vivante pour le présent de la communauté à travers les prophètes, et en particulier notre visionnaire.


Ap 18,9-24: Lamentation sur Babylone

Et tous les rois de la terre, qui se sont livrés avec elle à l’impudicité et au luxe, pleureront et se lamenteront à cause d’elle, quand ils verront la fumée de son embrasement. Se tenant éloignés, dans la crainte de son tourment, ils diront: Malheur! malheur! La grande ville, Babylone, la ville puissante! En une seule heure est venu ton jugement! Et les marchands de la terre pleurent et sont dans le deuil à cause d’elle, parce que personne n’achète plus leur cargaison, cargaison d’or, d’argent, de pierres précieuses, de perles, de fin lin, de pourpre, de soie, d’écarlate, de toute espèce de bois de senteur, de toute espèce d’objets d’ivoire, de toute espèce d’objets en bois très précieux, en airain, en fer et en marbre, de cinnamome, d’aromates, de parfums, de myrrhe, d’encens, de vin, d’huile, de fine farine, de blé, de boeufs, de brebis, de chevaux, de chars, de corps et d’âmes d’hommes. Les fruits que désirait ton âme sont allés loin de toi; et toutes les choses délicates et magnifiques sont perdues pour toi, et tu ne les retrouveras plus. Les marchands de ces choses, qui se sont enrichis par elle, se tiendront éloignés, dans la crainte de son tourment; ils pleureront et seront dans le deuil, et diront: Malheur! malheur! La grande ville, qui était vêtue de fin lin, de pourpre et d’écarlate, et parée d’or, de pierres précieuses et de perles! En une seule heure tant de richesses ont été détruites! Et tous les pilotes, tous ceux qui naviguent vers ce lieu, les marins, et tous ceux qui exploitent la mer, se tenaient éloignés, et ils s’écriaient, en voyant la fumée de son embrasement: Quelle ville était semblable à la grande ville? Ils jetaient de la poussière sur leurs têtes, ils pleuraient et ils étaient dans le deuil, ils criaient et disaient: Malheur! malheur! La grande ville, où se sont enrichis par son opulence tous ceux qui ont des navires sur la mer, en une seule heure elle a été détruite! Ciel, réjouis-toi sur elle! Et vous, les saints, les apôtres, et les prophètes, réjouissez-vous aussi! Car Dieu vous a fait justice en la jugeant. Alors un ange puissant prit une pierre semblable à une grande meule, et il la jeta dans la mer, en disant: Ainsi sera précipitée avec violence Babylone, la grande ville, et elle ne sera plus trouvée. Et l’on n’entendra plus chez toi les sons des joueurs de harpe, des musiciens, des joueurs de flûte et des joueurs de trompette, on ne trouvera plus chez toi aucun artisan d’un métier quelconque, on n’entendra plus chez toi le bruit de la meule, la lumière de la lampe ne brillera plus chez toi, et la voix de l’époux et de l’épouse ne sera plus entendue chez toi, parce que tes marchands étaient les grands de la terre, parce que toutes les nations ont été séduites par tes enchantements, et parce qu’on a trouvé chez elle le sang des prophètes et des saints et de tous ceux qui ont été égorgés sur la terre.

« O vos omnes, qui transitis per viam, atténdite et vidéte si est dolor sicut dolor meus… » Vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s’il est douleur semblable à ma douleur (Lam 1/12). On se souvient de ces paroles célèbres, si souvent mises en musique par Victoria, Gesualdo, Zelenka, Schütz, Orlando di Lasso, Praetorius… C’est une lamentation sur Jérusalem en ruine et, pour les chrétiens, la douleur de l’habitant de Jérusalem devient celle de la communauté ecclésiale devant la croix du Christ. Chose curieuse, on a peu mis en musique les lamentations de l’Apocalypse. Cela aurait pourtant un sens ! Trois groupes humains représentant le pouvoir et la richesse se lamentent, en s’exprimant à la manière des chœurs de la tragédie antique, sur la chute de Babylone. Les rois de la terre, les marchands, ainsi que les marins et les armateurs, ceux qui passent toujours pour être les élites de la société, se répandent en déplorations. Voyant disparaître d’un coup toutes leurs richesses, ils se comportent comme des pleureuses un jour de deuil : aïe, aïe, aïe… Ce qui est remarquable, c’est qu’ils se tiennent les uns et les autres à distance de la grande ville en train de brûler, en spectateurs navrés, mais épargnés. Ce ne sont pas des victimes physiques de la catastrophe. Ce sont leurs biens, leurs richesses qu’ils voient fondre, mais eux sont indemnes !

La construction du passage est simple : on a d’abord la lamentation des rois de la terre, puis l’introduction et les raisons du deuil des marchands : on n’achète plus leur cargaison de marchandises dont le raffinement et la splendeur sont perdus à jamais ; c’est ensuite la lamentation de ces marchands, puis celle des marins, qui accompagnent leurs pleurs des gestes les plus significatifs du deuil. Tranchant avec ce flot de larmes, les lecteurs reçoivent une exhortation à se réjouir de cette ruine qui est la réponse à leur appel à la justice (6,10). Vient ensuite l’action symbolique d’un ange et son explication : la désolation de Babylone est le jugement prononcé sur elle à cause du sang qu’elle a versé.

L’Apocalypse ne cite jamais explicitement l’Ancien Testament, mais en est entièrement pétrie : véritable écrit prophétique, elle reprend et actualise toute la tradition biblique avec une liberté souveraine, fondée sur la conscience que l’auteur a de son inspiration. Elle s’intègre aussi dans la tradition prophétique dans sa manière d’exprimer le point de vue de Dieu sur les événements de l’histoire contemporaine. En fait, ce chapitre 18 a son modèle dans la prophétie d’Ezéchiel (Ez 27-28) contre Tyr et l’outrecuidance de son roi : il annonce la fin de la beauté, de la richesse et de la splendeur de la ville. On trouve chez Ezéchiel le modèle direct de la liste des marchandises, celui de la lamentation des marins, ainsi que la description des rois et des marchands horrifiés à la vue de la chute de la ville royale. Quant au prince de Tyr, qui se prétend égal des dieux (Ez 28,2), il deviendra rapidement, dans l’imaginaire juif puis chrétien, le prototype du pouvoir opposé à Dieu, et en particulier de l’adversaire eschatologique animé par les puissances diaboliques.

Jean, d’une certaine façon, joue, comme le prophète, le rôle du guetteur, celui qui veille et entend le premier l’annonce du jugement divin sur un pouvoir écrasant, apparemment invincible et peut en avertir sa communauté troublée et l’appeler à tenir bon. Les lamentations se réfèrent à des événements qu’elles mentionnent tantôt au futur (vv. 9-17a), tantôt au passé (vv. 17b-20). Il ne s’agit pas d’une maladresse du rédacteur, mais d’une manière prophétique d’exprimer la certitude absolue que le jugement ainsi décrit a déjà arrêté par Dieu.

Un tableau pareil du jugement divin s’inspire-t-il d’un désir de revanche de la part des opprimés impuissants ? Dans un sens oui : et le fait même que notre texte explicite ce sentiment (vv. 6-7.20.24) invite à réfléchir aux limites de tout discours humain, même celui d’un prophète. Pourtant, ce cri engendré par la marginalisation et la persécution ne provient pas simplement d’un désir de voir l’humiliation de l’ennemi et d’une manière d’attribuer à Dieu des sentiments humains. Cette annonce du jugement divin inéluctable est plutôt un appel à jeter un regard lucide sur une réalité qui semble représenter le sommet de ce que les humains peuvent espérer de la vie, pouvoir, richesse, luxe, et à opérer un renversement des valeurs. C’est une manière de développer le v. 4, qui invite les croyants à prendre leurs distances par rapport à une société, à une culture, à une économie, à une organisation étatique dont la splendeur n’est pas séparable, aux yeux de Jean, d’un refus de Dieu et d’un comportement idolâtre qui va jusqu’à considérer des humains comme des marchandises : à Rome, les esclaves font partie de la catégorie des outils ! C’est donc une invitation insistante à prendre position par rapport à une société qui s’efforce de cacher ses failles, les traces de néant, les valeurs négatives qu’elle camoufle ; et l’évocation répétée du caractère soudain du jugement divin exprime l’urgence de ce choix exigé des croyants. Ces derniers peuvent d’ores et déjà avoir une vision qu’on pourrait dire « objective », « véridiques » de ce système dont la fragilité et l’absence de valeur ne seront perçues que trop tard par tous ces gens qui y sont trop impliqués pour pouvoir en saisir le caractère réel.

Et c’est justement l’adoption du langage et du schéma mythologique de l’eschatologie apocalyptique qui permet à Jean ce regard lucide sur le destin politique et économique de l’empire romain. Comme l’affirme le passage sur la prostituée, ce sont ceux-là mêmes sur lesquels cette prostituée est assise, l’ensemble des peuples soumis, qui se mettront à la haïr et feront finalement éclater ce système, si performant soit-il (17,15-16). On comprend alors que ce discours théologique est en même temps une perception lucide des réalités terrestres, ne manquant pas de mentionner, à travers la liste des marchandises les plus luxueuses, des détails si concrets de l’intimité quotidienne des classes aisées (vv. 22b-23a).

Comme les prophètes d’antan, Jean entrevoit un déroulement interne à l’histoire où la contradiction des forces historiques en jeu provoque la montée et l’écroulement des puissances ; mais il en parle sous la forme de l’annonce du jugement divin, car sa position de croyant déchiffrant la révélation lui permet – et lui impose – de dévoiler, sous la richesse de la civilisation à laquelle il appartient lui-même, les éléments qui s’opposant à la justice de Dieu. Cette justice n’est pas une volonté de rendre le bien pour le bien et le mal pour le mal, mais un « non » ultime, inéluctable et définitif aux implications néfastes de tout ce que font les hommes pour dominer le monde.


Ap 18,1-8: La chute de Babylone

Après cela, je vis descendre du ciel un autre ange, qui avait une grande autorité; et la terre fut éclairée de sa gloire. Il cria d’une voix forte, disant: Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande! Elle est devenue une habitation de démons, un repaire de tout esprit impur, un repaire de tout oiseau impur et odieux, parce que toutes les nations ont bu du vin de la fureur de son impudicité, et que les rois de la terre se sont livrés avec elle à l’impudicité, et que les marchands de la terre se sont enrichis par la puissance de son luxe. Et j’entendis du ciel une autre voix qui disait: Sortez du milieu d’elle, mon peuple, afin que vous ne participiez point à ses péchés, et que vous n’ayez point de part à ses fléaux. Car ses péchés se sont accumulés jusqu’au ciel, et Dieu s’est souvenu de ses iniquités. Payez-la comme elle a payé, et rendez-lui au double selon ses oeuvres. Dans la coupe où elle a versé, versez-lui au double. Autant elle s’est glorifiée et plongée dans le luxe, autant donnez-lui de tourment et de deuil. Parce qu’elle dit en son coeur: Je suis assise en reine, je ne suis point veuve, et je ne verrai point de deuil! A cause de cela, en un même jour, ses fléaux arriveront, la mort, le deuil et la famine, et elle sera consumée par le feu. Car il est puissant, le Seigneur Dieu qui l’a jugée.

Nous avons déjà entendu cette annonce de la chute de Babylone la grande qui a abreuvé toutes les nations du vin de la fureur de sa prostitution (14,8). « Elles est tombée ! » L’expression est au passé. Comme si c’était déjà fait ! Car c’est une décision irrévocable de Dieu ! Les temps des verbes suivants sont aussi au passé (2-3), puis à l’impératif présent (4-6), enfin au futur (8). Cette imprécision temporelle laisse entendre qu’il est impossible pour les humains de s’immiscer dans la temporalité divine. Dans cette nouvelle annonce, nous avons aussi un écho de textes prophétiques : le jugement du roi de Tyr proclamé par Ezéchiel (26-28) et celui de Babylone que Jérémie décrit en détail, comme nous l’avons déjà vu (50-51). Dans notre texte, qui montre que l’annonce des prophètes est en train de s’accomplir, ce n’est pas une description de la catastrophe que nous trouvons, mais l’énumération des causes de ce jugement porté sur la grande ville devenue symbole de corruption et d’idolâtrie.

L’ange qui apparaît au visionnaire pour proclamer cette nouvelle descend du ciel, doué d’une grande autorité (exousia) et d’une gloire éclatante qui manifestent la présence de Dieu. Ce qu’il a à dire de la part du Seigneur doit éclairer toute la terre. C’est pourtant une annonce terrifiante qu’il proclame : la ville va être transformée en une ruine servant de repère aux démons, aux esprits impurs, aux oiseaux et aux animaux impurs, comme le prédisait déjà Jérémie : « Et voilà que les démons habitent avec les chacals, les autruches s’y établissent. Babylone ne sera plus jamais habitée, elle restera dépeuplée jusqu’à la fin des âges » (Jr 50,39). On pourrait lire aussi sur le même sujet Esaïe ou Ezéchiel qui puisent à la même tradition prophétique qui « sait que les puissances terrestres les plus redoutables portent en elles le germe de leur destruction » (Donegagni). Ainsi, la ville est objet de rejet. Le motif de ce rejet, de cette ruine dégradante est déjà connu, mais tellement grave qu’il faut sans cesse le répéter : elle a offert à toutes les nations le vin de la fureur de sa prostitution. Ce n’est pas simplement une banale idolâtrie, c’est quelque chose de bien plus grave, une espèce d’addiction inextinguible qui se propage parmi tous ceux qui sont tenaillés par leur soif ; soif de richesse, soif de luxe, soif de pouvoir et de domination. Les divers aspects du pouvoir – politique, économique, culturel, religieux – sont liés les uns aux autres. Les cibles les plus fragiles de ces illusions sont les rois de la terre, sans cesse à la recherche d’un pouvoir plus grand et plus sûr ; les marchands, à la recherche d’un enrichissement illimité rendu possible par l’accumulation de luxe caractéristique des grandes villes. La nôtre aussi : même si Genève n’est pas aussi grande que les autres capitales, il suffit de faire un tour dans les rues Basses pour se rendre compte qu’elle est aussi menacée par une telle addiction.

Il faut se rappeler que ce ne sont que des visions symboliques, même si elles se nourrissent d’images réelles. Elles en sont d’autant plus fortes dans leur pouvoir d’évocation. Comment ne pas penser aujourd’hui à Alep ou à Mossoul ? Dans l’Apocalypse, on annonce la destruction de la grande ville en même temps qu’on la regrette, mais aucune précision sur la réalisation de ce qui est annoncé n’est donnée. Les lecteurs sont donc invités à chercher autre chose dans le texte qu’une prédiction qui va se réaliser comme elle est annoncée et dont il suffirait de chercher la date pour prendre ses distances.

Car une autre voix venant du ciel donne deux ordres successifs à deux groupes humains. Le premier s’adresse au peuple de Dieu : il s’agit précisément de sortir de cette vielle pour ne pas participer à ses péchés. Jérémie l’avait déjà proclamé : « Fuyez Babylone du pays des Chaldéens ! Sortez ! Sortez come les boucs à la tête d’un troupeau ! » (50,8) Faut-il comprendre l’injonction de manière radicale et partir s’installer dans les Cévennes pour y traire ses chèvres et récolter des châtaignes ? C’est une option possible. Mais on peut aussi comprendre que la ville en soi n’est pas objet d’un rejet définitif puisque Dieu proposera à la fin une ville nouvelle, Jérusalem. Qu’elle descende du ciel montre qu’elle n’a plus rien à voir avec toutes les corruptions que cachent et protègent les grandes agglomérations. Mais il semble possible d’habiter la ville sans se mêler à ses péchés. Et à l’inverse, certains coins de nature qui semblaient intouchables sont les victimes des Maquereaux des cimes blanches, comme le déplorait Maurice Chappaz. Décidément, la prostitution ne concerne pas seulement la grande ville ! Il s’agit tout simplement de ne pas participer aux péchés que la ville symbolise : le verbe, ici, est fort, construit sur le verbe communier (koinôneô) précédé de sun, avec. Ne pas s’associer, ou en d’autres termes se désolidariser, prendre ses distances, s’éloigner de cette ville dont les péchés atteignent le ciel – on pense à la tour de Babel ! Là, Dieu s’est souvenu de ses injustices, de ses crimes. Et pour Dieu, se souvenir c’est agir !

Le second ordre s’adresse à un autre genre de personnes qui vont en quelque sorte retourner contre la ville tout ce qu’elle fait subir à ses victimes : il s’agit de lui rendre la monnaie de sa pièce, en prenant bien garde d’en mettre le double… La gloire et le luxe dont s’enorgueillit la grande ville, qui trône comme une reine en refusant d’envisager le pire, feront place, en un seul jour, aux plaies, au deuil, à la mort et à la famine… Parce que celui qui l’a déjà jugée, et même condamnée (participe aoriste), le Seigneur Dieu, est puissant, vigoureux, au contraire du Dragon qui n’a pas eu la vigueur de résister à Michael et à ses anges (12,8) !


Ap 17: La grande prostituée

Puis un des sept anges qui tenaient les sept coupes vint, et il m’adressa la parole, en disant: Viens, je te montrerai le jugement de la grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux. C’est avec elle que les rois de la terre se sont livrés à l’impudicité, et c’est du vin de son impudicité que les habitants de la terre se sont enivrés. Il me transporta en esprit dans un désert. Et je vis une femme assise sur une bête écarlate, pleine de noms de blasphème, ayant sept têtes et dix cornes. Cette femme était vêtue de pourpre et d’écarlate, et parée d’or, de pierres précieuses et de perles. Elle tenait dans sa main une coupe d’or, remplie d’abominations et des impuretés de sa prostitution. Sur son front était écrit un nom, un mystère: Babylone la grande, la mère des impudiques et des abominations de la terre. Et je vis cette femme ivre du sang des saints et du sang des témoins de Jésus. Et, en la voyant, je fus saisi d’un grand étonnement. Et l’ange me dit: Pourquoi t’étonnes-tu? Je te dirai le mystère de la femme et de la bête qui la porte, qui a les sept têtes et les dix cornes. La bête que tu as vue était, et elle n’est plus. Elle doit monter de l’abîme, et aller à la perdition. Et les habitants de la terre, ceux dont le nom n’a pas été écrit dès la fondation du monde dans le livre de vie, s’étonneront en voyant la bête, parce qu’elle était, et qu’elle n’est plus, et qu’elle reparaîtra. – C’est ici l’intelligence qui a de la sagesse. -Les sept têtes sont sept montagnes, sur lesquelles la femme est assise. Ce sont aussi sept rois: cinq sont tombés, un existe, l’autre n’est pas encore venu, et quand il sera venu, il doit rester peu de temps. Et la bête qui était, et qui n’est plus, est elle-même un huitième roi, et elle est du nombre des sept, et elle va à la perdition. Les dix cornes que tu as vues sont dix rois, qui n’ont pas encore reçu de royaume, mais qui reçoivent autorité comme rois pendant une heure avec la bête. Ils ont un même dessein, et ils donnent leur puissance et leur autorité à la bête. Ils combattront contre l’agneau, et l’agneau les vaincra, parce qu’il est le Seigneur des seigneurs et le Roi des rois, et les appelés, les élus et les fidèles qui sont avec lui les vaincront aussi. Et il me dit: Les eaux que tu as vues, sur lesquelles la prostituée est assise, ce sont des peuples, des foules, des nations, et des langues. Les dix cornes que tu as vues et la bête haïront la prostituée, la dépouilleront et la mettront à nu, mangeront ses chairs, et la consumeront par le feu. Car Dieu a mis dans leurs coeurs d’exécuter son dessein et d’exécuter un même dessein, et de donner leur royauté à la bête, jusqu’à ce que les paroles de Dieu soient accomplies. Et la femme que tu as vue, c’est la grande ville qui a la royauté sur les rois de la terre.

Dans sa tentative de gagner le monde et de vaincre par ses deux Bêtes les chrétiens résistants, Satan est désormais en difficulté : pour reprendre une expression de Charles Brütsch (Clarté de l’Apocalypse), « son quartier général s’effondre » ! Deux visions vont rendre compte de la chute de Babylone la grande ! C’est la première qui nous occupe aujourd’hui. Elle nous présente la grande capitale impériale comme « la Prostituée, la grande » ! Celui qui guide le voyant est un des sept anges porteurs des coupes de la fureur de Dieu et préposés à l’annonce de l’intervention finale. C’est un de ces mêmes anges qui présentera plus loin l’Epousée, la Femme de l’Agneau (21,9).

« Viens ! dit-il, que je te montre la condamnation de la Prostituée, la grande ! » La description qu’il en fait s’inspire de Jérémie : « Babylone, toi qui demeure près des eaux abondantes, si riche en trésors, ta fin arrive, à la mesure de tes gains ! » (51,13) Dans notre passage, cette Prostituée « siège » sur des eaux abondantes : elle adopte la position de Dieu, celui qui siège sur le trône. Elle siégera aussi sur une bête écarlate, puis sur sept montagnes. L’abondance des eaux symbolise le nombre de rois de la terre et d’habitants de la terre qui ont eu commerce avec elle, s’enivrant du vin de sa prostitution. La condamnation, ou plus précisément l’arrêt de justice qui fait état de cette condamnation, a donc une portée internationale et concerne non seulement ceux qui exercent l’autorité, mais tout un chacun.

Pour assister au jugement, le voyant est conduit en esprit au désert, le lieu où vivent les démons et les bêtes sauvages. C’est aussi selon Marc (1,12-13) le lieu où Jésus fut jeté par l’Esprit après son baptême. Là, cette Femme est assise sur une bête écarlate (kokkinos, cochenille…), position chère aux déesses antiques. Cette bête a sept têtes et dix cornes, comme celle que l’on a vue précédemment (13,1). En plus elle est pleine de noms de blasphèmes, qui « parlent mal » de Dieu. On sait que la pourpre et l’écarlate sont des couleurs à forte connotation symbolique dans le monde romain, couleur impériale et signe de richesse. La Femme elle-même est revêtue de pourpre et d’écarlate, couverte d’or, de pierres précieuses et de perles, et elle a dans les mains une coupe d’or pleine des abominations (c’est le nom qu’Ezéchiel donne aux idoles) et des impuretés de sa prostitution. Elle porte une inscription sur le front. Le texte nous en indique deux possibles : ou bien « mystère », ou bien « Babylone la Grande, la mère des prostituées et des abominations de la terre. » Le mystère concernant la Femme et la Bête doit être creusé par les croyants pour éviter d’être obnubilés par elles. Mais de toute manière ce mystère ne va pas tarder à être montré par l’ange (vv 7ss). Et une référence biblique nous aide à l’approcher : deux chapitres entiers de Jérémie (50-51) chantent la prise, la visite punitive et la destruction de Babylone, surnommée Insolence, « figure passagère d’un mal sans cesse renaissant et toujours voué à l’échec » (Donegani).

Non seulement la grande Prostituée présente de ses mains à qui veut en boire la coupe pleine d’abominations et d’impuretés – manière de décrire la propagande idolâtre de l’empire – mais en plus elle s’enivre elle-même du sang des saints/des chrétiens et des témoins de Jésus – manière de stigmatiser son totalitarisme qui ne tolère pas que l’on refuse de s’incliner devant l’image de son pouvoir. Elle est mère de toutes les prostituées de la terre : elle aussi enfante, mais au contraire de la Femme du ch. 12 en train d’enfanter le monde nouveau et l’humanité des justes et des fidèles, ce sont des servantes de l’idolâtrie et de la perversion qu’elle met au monde. On se souvient que la mort et la résurrection du Christ étaient présentées métaphoriquement sous la forme de la naissance de l’enfant ouvrant dans ce monde une ère nouvelle et qu’alors le dragon était vaincu et précipité sur terre. Mais ce n’est pas encore fini. Nous arrivons bientôt au dernier acte, celui de son élimination définitive.

On n’a pas l’impression que l’ange révèle vraiment quelque chose du mystère. Il fait en tout cas appel à l’intelligence des lecteurs, une intelligence qui ait de la sagesse ! D’abord pour comprendre que la Bête n’est qu’une caricature de Dieu qui, on l’a vu, était désigné comme « l’Etant, le Il-était et le Venant ». La Bête apparaît ici comme celle qui doit monter de l’abîme et qui s’en va à la perdition ; « elle était, elle n’est pas et elle sera là » dans la perdition !

Cette fois la Femme est assise sur les sept montagnes ; il y a sept rois, les cinq premiers sont tombés, l’un des sept est là et l’autre n’est pas encore venu, mais ne demeurera pas. Alors si les montagnes sont considérées comme des symboles de solidité et de durée, ce sont des symboles trompeurs : en fait, tous – les individus comme les dynasties – sont marqués du signe de la fragilité et du provisoire et de l’éphémère. Que les cinq premiers rois soient tombés laisse entendre que rien dans leur disparition n’était naturel : ils ne sont pas morts de vieillesse dans leur lit. Les dix cornes figurent également des personnages qui paraissent comme des rois et qui ont autorité, mais pour une heure seulement. De toute manière, ils remettent leur puissance et leur autorité à la Bête ! Ils semblent recrutés pour faire la guerre à l’Agneau qui finira par les le vaincre. Comment ? Rien n’est dit pour l’instant à ce sujet (voir 19,19-21).

Pour finir, toute cette armée sur le pied de guerre pour s’attaquer à l’Agneau se tourne vers la grande Prostituée, la ville, la grande ville qui a royauté sur les rois de la terre pour l’isoler et la mettre à nu. Le système de domination de l’empire se lézarde de l’intérieur ; il est en train de perdre toute influence sur le monde et ses habitants !


Ap 16: Les sept coupes

Et j’entendis une voix forte qui venait du temple, et qui disait aux sept anges: Allez, et versez sur la terre les sept coupes de la colère de Dieu. Le premier alla, et il versa sa coupe sur la terre. Et un ulcère malin et douloureux frappa les hommes qui avaient la marque de la bête et qui adoraient son image. Le second versa sa coupe dans la mer. Et elle devint du sang, comme celui d’un mort; et tout être vivant mourut, tout ce qui était dans la mer. Le troisième versa sa coupe dans les fleuves et dans les sources d’eaux. Et ils devinrent du sang. Et j’entendis l’ange des eaux qui disait: Tu es juste, toi qui es, et qui étais; tu es saint, parce que tu as exercé ce jugement. Car ils ont versé le sang des saints et des prophètes, et tu leur as donné du sang à boire: ils en sont dignes. Et j’entendis l’autel qui disait: Oui, Seigneur Dieu tout puissant, tes jugements sont véritables et justes. Le quatrième versa sa coupe sur le soleil. Et il lui fut donné de brûler les hommes par le feu; et les hommes furent brûlés par une grande chaleur, et ils blasphémèrent le nom du Dieu qui a l’autorité sur ces fléaux, et ils ne se repentirent pas pour lui donner gloire. Le cinquième versa sa coupe sur le trône de la bête. Et son royaume fut couvert de ténèbres; et les hommes se mordaient la langue de douleur, et ils blasphémèrent le Dieu du ciel, à cause de leurs douleurs et de leurs ulcères, et ils ne se repentirent pas de leurs oeuvres. Le sixième versa sa coupe sur le grand fleuve, l’Euphrate. Et son eau tarit, afin que le chemin des rois venant de l’Orient fût préparé. Et je vis sortir de la bouche du dragon, et de la bouche de la bête, et de la bouche du faux prophète, trois esprits impurs, semblables à des grenouilles. Car ce sont des esprits de démons, qui font des prodiges, et qui vont vers les rois de toute la terre, afin de les rassembler pour le combat du grand jour du Dieu tout puissant. Voici, je viens comme un voleur. Heureux celui qui veille, et qui garde ses vêtements, afin qu’il ne marche pas nu et qu’on ne voie pas sa honte! – Ils les rassemblèrent dans le lieu appelé en hébreu Harmaguédon. Le septième versa sa coupe dans l’air. Et il sortit du temple, du trône, une voix forte qui disait: C’en est fait! Et il y eut des éclairs, des voix, des tonnerres, et un grand tremblement de terre, tel qu’il n’y avait jamais eu depuis que l’homme est sur la terre, un aussi grand tremblement. Et la grande ville fut divisée en trois parties, et les villes des nations tombèrent, et Dieu, se souvint de Babylone la grande, pour lui donner la coupe du vin de son ardente colère. Et toutes les îles s’enfuirent, et les montagnes ne furent pas retrouvées. Et une grosse grêle, dont les grêlons pesaient un talent, tomba du ciel sur les hommes; et les hommes blasphémèrent Dieu, à cause du fléau de la grêle, parce que ce fléau était très grand.

Nous n’en avons pas encore fini avec la colère. Du sanctuaire vient une grande voix qu’on peut supposer être celle de Dieu, et elle ordonne aux sept anges que nous avons vus vêtus de lin fin, portant des fléaux et recevant des coupes, d’aller verser les coupes de la fureur de Dieu sur terre. L’un après l’autre, les sept anges vont accomplir le geste demandé. Après les sceaux et les trompettes, c’est le dernier septénaire. La 7ème trompette a déjà sonné l’heure de la fin, mais on constate que la fin ne finit pas de finir !

Pour l’instant, les trois premières coupes produisent des effets qui font encore penser aux plaies d’Egypte. La première touche la terre et les humains, en particulier les adorateurs de la Bête, leur inoculant une grave maladie de peau qui fait penser à celle que Job a subie. La seconde coupe est versée sur la mer, et le sang qui y abonde, qui devrait symboliser la vie, rend impossible toute vie. La troisième est destinée aux fleuves et aux sources qui se transforment aussi en sang. Ces fléaux ne sont plus les plaies destinées à fléchir Pharaon en vue de la libération des esclaves. Ils font partie des calamités à interpréter comme les signes de la fin.   

L’ange des eaux chante alors qu’il reconnaît enfin la justice de Dieu, « le Etant, le Il-était et le Vénérable. » Ce n’est plus Celui qui vient, car justement il est là, à l’œuvre. Il juge la terre et ses habitants humains, la mer et les fleuves qui ont versé le sang des saints et des prophètes. C’est du sang que Dieu donne à boire à ces meurtriers : œil pour œil, dent pour dent ! Ils en étaient dignes, ils le méritaient. Et l’autel lui-même prend la parole – au nom des âmes des saints qui sont sous l’autel – pour confirmer ce qui vient d’être dit : « Oui, Seigneur Dieu tout puissant, véridiques et justes sont tes jugements ! »

Le quatrième et cinquième coupes sont versées sur le soleil et sur le trône de la Bête. La proximité de ces deux réalités – l’éclat du soleil et la gloire du pouvoir – est évidente. Dans la Rome antique, le « Sol invictus » était une divinité dont le culte s’est développé au 1er siècle de notre ère. Le culte de Mithra a probablement été introduit à Rome par l’intermédiaire des soldats revenus des campagnes d’Orient. Dans le mythe, le Soleil donne l’ordre à Mithra de sacrifier un taureau afin de redonner au monde la force vitale, et, après un banquet, le Soleil devenu Invictus, invaincu et invincible, repart vers le ciel dans son char solaire. On fête la naissance de Mithra, ce jeune dieu solaire qui surgissait d’un rocher ou d’une grotte sous la forme d’un enfant nouveau-né, le 25 décembre !

Les humains qui blasphèment ainsi le nom de Dieu au lieu de lui donner gloire subissent des brûlures et des souffrances à s’en mordre la langue. Mais Dieu est « Celui qui a autorité sur les fléaux » ; ce n’est pas tant celui qui envoie le malheur que celui qui a autorité pour conduire sur un chemin de vie ceux qui se repentent. Pourtant ceux qui sont visés ne se repentent pas ! Au contraire ils accusent le Dieu du ciel d’être l’auteur de ces maux.

La sixième coupe est versée sur l’Euphrate qui se dessèche et ouvre la voie à des rois venant d’Orient (le « levant du soleil », l’Anatolie). Alors sortent de la bouche du Dragon, de la bouche de la Bête et de celle du Faux-Prophète des esprits impurs qui ressemblent à des grenouilles. Pour de nombreuses cultures, dont celle de l’empire romain, la formidable puissance symbolique de la grenouille est évocatrice du monde des morts, jusque dans les périodes médiévale et moderne, au cœur des cathédrales et des memento mori. Le rôle de ces esprits des démons consiste à faire des signes, des prodiges, pour attirer et rassembler les rois de toute la terre habitée (oikoumènè), en vue de la guerre du grand jour du Dieu Tout-Puissant (Pantokrator). On comprend qu’ils se préparent à la guerre, ce qui explique l’intervention d’une parole différente : « Oui, je viens comme un voleur ! » Ce « je » précise l’identité de celui qui va mener la guerre. Cette parole rappelle celle de la lettre à l’Eglise de Philadelphie : « Je viens vite ! Tiens ferme ! » On peut donc y lire un avertissement aux croyants. Dans ce temps de préparation à la guerre finale où tout peut chavirer, il s’agit de veiller et de garder ses vêtements pour ne pas être déshonoré. La béatitude (makarios), est là pour fortifier le lecteur et lui permettre de ne pas sombrer, mais de ne pas être surpris par la venue du voleur et de résister. Car les grands rois de la terre sont rassemblés à Harmagedon pour préparer l’invasion et le combat final. On ne trouve pas ailleurs dans la Bible ce nom d’Harmagedon. On peut le traduire par montagne (Har) de Megiddo, une place forte sur la route de la Galilée, lieu de guerres où périrent de nombreuses armées.

La septième coupe est versée sur l’air, ou dans les airs. Une grande voix sort du temple, du trône de Dieu lui-même et exprime quelque chose de lui : « C’est advenu ! C’est fait ! » Ce qui était annoncé précédemment se réalise : Le mystère de Dieu arrive à son accomplissement (10,7). C’est le côté négatif du Jugement : il marque la fin de l’idolâtrie et de l’injustice. Mais ce même Jugement aura aussi, a aussi un aspect positif : « Et celui qui siège sur le trône dit : ‘Voici, je fais toutes choses nouvelles.’ Puis il dit : ‘Ecris : ces paroles sont certaines et véridiques.’ Et il me dit : ‘C’est arrivé ! C’est fait !’ » C’est la même exclamation ! L’œuvre divine a deux aspects inextricablement liés, bien que la raison et le langage ne puissent les exprimer que successivement. Au moment où nous en sommes de la lecture, sous le coup des catastrophes qui se succèdent et semblent boucher complètement l’horizon, il faut se le rappeler. Pour en suivre la lecture, on est obligé de découper des tranches dans le texte, mais l’Apocalypse est un tout et débouche sur l’espérance d’une recréation de toutes choses ! Mais pour l’instant tous les phénomènes naturels les plus violents qui accompagnent les théophanies se succèdent. C’est la fin pour les cités des nations, les îles et les montagnes, ce le sera bientôt pour Babylone. Des grêlons du poids d’un talent, 20 à 30 kilos, tombent sur les humains qui se mettent à blasphémer, accusant Dieu le les soumettre à des épreuves redoutables.


Ap 15: Sept anges et derniers fléaux

Puis je vis dans le ciel un autre signe, grand et admirable: sept anges, qui tenaient sept fléaux, les derniers, car par eux s’accomplit la colère de Dieu. Et je vis comme une mer de verre, mêlée de feu, et ceux qui avaient vaincu la bête, et son image, et le nombre de son nom, debout sur la mer de verre, ayant des harpes de Dieu. Et ils chantent le cantique de Moïse, le serviteur de Dieu, et le cantique de l’agneau, en disant: Tes oeuvres sont grandes et admirables, Seigneur Dieu tout puissant! Tes voies sont justes et véritables, roi des nations! Qui ne craindrait, Seigneur, et ne glorifierait ton nom? Car seul tu es saint. Et toutes les nations viendront, et se prosterneront devant toi, parce que tes jugements ont été manifestés. Après cela, je regardai, et le temple du tabernacle du témoignage fut ouvert dans le ciel. Et les sept anges qui tenaient les sept fléaux sortirent du temple, revêtus d’un lin pur, éclatant, et ayant des ceintures d’or autour de la poitrine. Et l’un des quatre êtres vivants donna aux sept anges sept coupes d’or, pleines de la colère du Dieu qui vit aux siècles des siècles. Et le temple fut rempli de fumée, à cause de la gloire de Dieu et de sa puissance; et personne ne pouvait entrer dans le temple, jusqu’à ce que les sept fléaux des sept anges fussent accomplis.

 
Guidés par le visionnaire, nous voici à nouveau invités à observer le ciel qu’il voit. Il y a là un signe grand et admirable ! C’est le troisième de ce genre, après l’apparition de la femme drapée de soleil sur le point d’enfanter, premier signe, et le second, le déchaînement de co-lère du Dragon qui tente d’éliminer l’enfant à la naissance et n’y parvient pas. Maintenant sept anges apparaissent, portant sept fléaux, les derniers. En fait, le mot est à double sens : il peut désigner l’outil du moissonneur, mais aussi la blessure qu’un tel outil peut infliger ; on peut aussi le traduire par « plaies », en référence avec les plaies d’Egypte, les actions que le Seigneur a entreprises pour obtenir la libération de son peuple. Dans les révélations finales, on en est alors à l’étape des dernières plaies.

On sait que le fléau est un outil dont se servaient autrefois les paysans pour battre les épis de blé et en extraire les grains. Il est en lien avec l’image de la moisson et du tri entre bon grain et ivraie. Si ces anges avec leurs fléaux sont menaçants, c’est que la fureur de Dieu a été achevée, qu’elle a atteint sa plénitude. L’expression peut soit focaliser l’attention sur un ex-cès – la fureur a atteint son paroxysme –, soit simplement signifier que son déchaînement est bientôt terminé. Quoi qu’il en soit, cette colère est provoquée en Dieu par l’absence de jus-tice dans le monde et l’oppression que subissent les siens. Le mal a atteint de telles propor-tions qu’il s’agit d’employer les grands moyens pour l’éliminer ! Mais, rappelons-le, le juge-ment n’est qu’un aspect de la libération. C’est la raison pour laquelle le signe est déclaré grand et merveilleux (thaumastos, étonnant, sortant de l’ordinaire, miraculeux).

Nous avons déjà vu une mer de verre semblable à du cristal devant le trône de Dieu (4,6). Ce rappel indique que les vainqueurs de la bête qui se tiennent debout sur la mer vitrifiée mêlée de feu se tiennent en fait tout près de Dieu. Accompagnés de cithares, les cithares de Dieu, ils chantent ! Contraste étonnant entre tout ce que vient d’évoquer le déchaînement de la fureur de Dieu – les violences du monde sous l’emprise de la bête et la menace des fléaux – et ce qui se passe au ciel dans le clame et la joie d’une liturgie qui s’exprime par le chant. Ce chant est composite : il reprend tout d’abord le cantique de Moïse, le serviteur de Dieu qui, après la traversée de la mer qui a libéré le peuple du tyran égyptien, a célébré dans une grande allé-gresse son libérateur (Ex 15) : « Je chante pour le Seigneur, car il s’est couvert de gloire, il a jeté à la mer cheval et cavalier ! » Mais à ce cantique à connotation guerrière est associé le cantique de l’Agneau. C’est pour en transformer profondément la signification. On se sou-vient que l’Agneau égorgé a été proclamé vainqueur et digne d’ouvrir le livre scellé. Il est figure d’une résistance non violente, d’un don de soi assumé jusqu’à la mort, qui donne une nouvelle image de la traversée de la mer et de la libération. On ne chante plus la puissance des armes et des chevaux qui a été engloutie dans la mer : on chante l’amour vainqueur des puissants de ce monde. Dans les paroles de la liturgie céleste, la gloire et la sainteté de Dieu manifestées par les œuvres admirables de l’Agneau lui valent un nouveau titre, « roi des na-tions », car ses actes de justice – qui sont précisément l’expression d’un amour et d’une ou-verture à toutes les nations – ont été manifestés. Qui ne serait pas saisi de crainte et d’admiration ? Qui ne glorifierait pas ? Dieu et l’Agneau seront reconnus et salués par tous, parce que leurs actes de justice sont en fait ce qu’attendent et espèrent tous les humains qui souffrent de toutes sortes d’injustices et d’oppressions ! Il y a là l’idée, voire l’espérance d’une conversion possible de toutes les nations. Invitation discrète aux chrétiens à ne pas condamner trop vite les nations. Leur témoignage présuppose cette possibilité pour tout hu-main de répondre à l’offre gracieuse de Dieu.

Et voici que les anges vont passer à l’action ! Le temple céleste, celui de la tente de témoi-gnage qui rappelle la marche au désert et la présence de Dieu parmi son peuple, ce temple s’ouvre pour frayer le passage aux sept anges et à leurs fléaux qui vont manifester la fidélité de Dieu à son alliance. Ils sont en tenue d’apparat : vêtement de lin pur et lumineux, ceinture d’or ! Et ils reçoivent chacun sept coupes de la main d’un des quatre vivants. Ces coupes sont pleines, lourdes du poids de la fureur de Dieu, celui qui est vivant pour les siècles des siècles. Des coupes ont déjà été mentionnées, tout d’abord dans la vision lors de laquelle l’Agneau a pris le livre scellé. Vivants et Anciens sont tombés devant lui, tenant chacun une cithare et des coupes d’or pleines de parfums qui représentent les prières des saints (5,8). On pense évidemment que la mention de la coupe de la colère au chapitre qui précède le nôtre, qui vise les adorateurs de la bête, est à comprendre comme un exaucement de la prière des saints. La multiplication des coupes va maintenant dans ce sens.

Mais la vision s’arrête là. Pour l’instant, on n’en saura pas plus au sujet du temple puisqu’un voile de fumée le rend inaccessible. Ce n’est pas une simple fumée, c’est la fumée de la gloire de Dieu et de sa puissance, un voile impénétrable qui bloque l’accès au temple jusqu’à ce que les sept anges aient accompli leur mission. Un phénomène analogue s’était produit lors de l’inauguration de la tente de la rencontre par Moïse : « La nuée couvrit la tente de la rencontre et la gloire du Seigneur remplit la demeure. Moïse ne pouvait pas entrer dans la tente de la rencontre car la nuée y demeurait, et la gloire du Seigneur remplissait la de-meure » (Ex 40,34-35).
Fumée et nuée préservent ainsi le mystère et la sainteté de Dieu. Ce qui va se passer alors que la vision du temple s’estompe est l’accomplissement des actes de justice destinés à attester la fidélité de Dieu à son alliance.


Ap 14,14-20 Moisson et vendange

Je regardai, et voici, il y avait une nuée blanche, et sur la nuée était assis quelqu’un qui ressemblait à un fils d’homme, ayant sur sa tête une couronne d’or, et dans sa main une faucille tranchante. Et un autre ange sortit du temple, criant d’une voix forte à celui qui était assis sur la nuée: Lance ta faucille, et moissonne; car l’heure de moissonner est venue, car la moisson de la terre est mûre. Et celui qui était assis sur la nuée jeta sa faucille sur la terre. Et la terre fut moissonnée. Et un autre ange sortit du temple qui est dans le ciel, ayant, lui aussi, une faucille tranchante. Et un autre ange, qui avait autorité sur le feu, sortit de l’autel, et s’adressa d’une voix forte à celui qui avait la faucille tranchante, disant: Lance ta faucille tranchante, et vendange les grappes de la vigne de la terre; car les raisins de la terre sont mûrs. Et l’ange jeta sa faucille sur la terre. Et il vendangea la vigne de la terre, et jeta la vendange dans la grande cuve de la colère de Dieu. Et la cuve fut foulée hors de la ville; et du sang sortit de la cuve, jusqu’aux mors des chevaux, sur une étendue de mille six cents stades.

Voici une nouvelle scène de jugement, en deux tableaux qui paraissent parallèles, mais qui en fait sont à l’exact opposé l’un de l’autre. Les images de la moisson et de la vendange sont fréquentes dans la Bible. Pour ces deux opérations, le même outil est utilisé, une faucille bien acérée. Les deux faucilles sont tenues dans la main d’un personnage céleste. Mais les deux porteurs n’ont ni le même statut ni la même fonction.

Le premier est semblable à un fils d’homme, assis sur une nuée blanche. Il a sur la tête une couronne d’or – symbole de royauté ou de victoire – et dans sa main cette faucille acérée. Il ressemble au personnage grandiose et mystérieux qui s’est présenté au début du livre à Jean de Patmos (1,12ss) et l’expression « comme un fils d’homme » qui le désigne renvoie à une vision de Daniel que nous avons déjà rencontrée : « J’étais en train de voir dans mes visions de la nuit, et voici qu’avec les nuées du ciel venait comme un fils d’homme… et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté, les gens de tous peuples, nations et langues le servaient. » (Dn 7,13-14) Ce « fils d’homme » reçoit de Dieu une souveraineté et une royauté éternelles sur les nations. Tout laisse à penser qu’à l’instar des évangiles, le voyant de l’Apocalypse évoque avec cette figure du fils d’homme Jésus Christ ressuscité, mais ce n’est pas dit explicitement, les lecteurs sont laissés à leur liberté et à leur responsabilité d’interprètes. La révélation laisse ouvert le mystère. Ce qui est sûr, c’est que l’autre porteur de faucille n’est pas du même rang que le premier et cela n’est pas sans importance. Si pour la moisson, c’est un fils d’homme qui jette la faucille, il n’en va pas de même pour la vendange : le détenteur de la faucille, dans ce second tableau, est un autre ange sorti du sanctuaire céleste.

Les images de la moisson et de la vendange sont certainement puisées dans le livre de Joël : « Que les nations s’éveillent et montent vers la vallée de Josaphat (le mot signifie « le Seigneur juge »), car là je siégerai pour juger toutes les nations d’alentour. Jetez une faucille car la moisson est mûre ; venez fouler car le pressoir est plein et les cuves débordent, car leur mal est abondant ! » (4,12-13) Nous l’avons déjà exprimé à plusieurs reprises, la résurrection du Christ apparaît dans l’Apocalypse comme l’événement qui bouleverse complètement la manière humaine d’envisager le temps. Le rôle de cette double vision serait justement de montrer qu’aussi bien pour les fidèles que pour les idolâtres, le jugement annoncé par Joël est déjà en train de se réaliser dans le cours de l’histoire, même si la victoire définitive ne sera remportée qu’après coup, avec les ch. 19-20.

Un ange sorti du temple céleste va donner, de la part de Dieu, l’ordre à celui qui est comme un fils d’homme de jeter sa faucille pour moissonner, car l’heure est venue, le blé est sec, mûr. Il s’agit alors d’interpréter ce geste comme celui du rassemblement des élus. Plusieurs textes évangéliques confirment cette lecture : « la moisson est grande, mais il y a peu d’ouvriers… Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson. » (Mt 9,17-38 ; cf. aussi Mc 4,29, la semence qui pousse toute seule). Ainsi se confirme l’idée que le jugement dernier, pour les chrétiens, n’est que leur rassemblement dans un peuple qui a son lieu au ciel aussi bien que sur la terre. Notons qu’aussitôt que la faucille est jetée la terre est moissonnée : cette succession des événements indique que c’est vraiment l’œuvre de Dieu !

Après la moisson vient la vendange. Comme nous l’avons noté, elle n’est pas effectuée par celui qui est comme un fils d’homme, mais par un autre ange sorti du sanctuaire céleste. C’est bien un exécuteur de la volonté divine, mais il n’a pas la stature du premier et, par rapport à celui qui rassemble les élus, il est plutôt chargé des basses besognes ! Un ange venant de l’autel où il a la charge de surveiller et d’utiliser le feu crie à celui qui tient la faucille de la jeter pour vendanger la terre. On se souvient que cet autel est celui sous lequel les cris des martyrs réclament justice (6,9-10), celui où brûlent les prières des saints (8,25).

La vendange intervient aussi prestement que la moisson, mais si rien n’est décrit de la moisson, on s’attarde quelque peu sur la vendange jetée dans la grande cuve de la fureur de Dieu. Elle est foulée en dehors de la ville, là où s’exécutent les jugements, et notamment, selon l’épître aux Hébreux, où a eu lieu l’exécution de Jésus. Il en sort du sang – le sang de la vigne – en quantité telle qu’il en arrive jusqu’aux mors des chevaux qui risquent de s’y noyer et sur une surface de mille six cents stades, une démultiplication du chiffre quatre qui indique que le Jugement prend des proportions universelles. La violence de ces images n’est pas nouvelle dans l’Apocalypse. On a déjà vu qu’elle constituait une sorte de riposte à celle que les humains se font subir les uns aux autres à longueur d’histoire et montrait que Dieu s’impliquait ainsi dans le rétablissement de la justice.

Mais en définitive, le développement des deux symboliques n’est pas parallèle : en raison du personnage qui l’exécute, il y a insistance sur la moisson, tandis que la vendange est confiée à un ange subalterne, la condamnation n’étant que la contrepartie du jugement et du rassemblement des élus dans un monde où règne la justice.    


Ap 14,6-13: Le jugement

Je vis un autre ange qui volait par le milieu du ciel, ayant un Évangile éternel, pour l’annoncer aux habitants de la terre, à toute nation, à toute tribu, à toute langue, et à tout peuple. Il disait d’une voix forte: Craignez Dieu, et donnez-lui gloire, car l’heure de son jugement est venue; et adorez celui qui a fait le ciel, et la terre, et la mer, et les sources d’eaux. Et un autre, un second ange suivit, en disant: Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande, qui a abreuvé toutes les nations du vin de la fureur de son impudicité! Et un autre, un troisième ange les suivit, en disant d’une voix forte: Si quelqu’un adore la bête et son image, et reçoit une marque sur son front ou sur sa main, il boira, lui aussi, du vin de la fureur de Dieu, versé sans mélange dans la coupe de sa colère, et il sera tourmenté dans le feu et le soufre, devant les saints anges et devant l’agneau. Et la fumée de leur tourment monte aux siècles des siècles; et ils n’ont de repos ni jour ni nuit, ceux qui adorent la bête et son image, et quiconque reçoit la marque de son nom. C’est ici la persévérance des saints, qui gardent les commandements de Dieu et la foi de Jésus. Et j’entendis du ciel une voix qui disait: Écris: Heureux dès à présent les morts qui meurent dans le Seigneur! Oui, dit l’Esprit, afin qu’ils se reposent de leurs travaux, car leurs oeuvres les suivent.

Si les deux bêtes donnent encore l’impression de dominer le monde, le voyant vient de rappeler que, dès maintenant, les fidèles sont en communion avec l’agneau et constituent dans ce monde la part que Dieu s’est acquise et sur laquelle il veille. Voici une nouvelle vision où interviennent successivement trois anges, plus une voix dans le ciel…

Le premier de ces anges, présenté comme un nouvel ange, vole au milieu du ciel, au zénith et voit donc le monde du meilleur des points de vue. Ce qu’il annonce est une bonne nouvelle, un évangile, et même une bonne nouvelle éternelle qui s’adresse à « ceux qui sont assis sur la terre ». Cette expression rappelle une citation d’Esaïe que l’on trouve au ch. 4,16 de l’évangile de Matthieu : « le peuple qui est assis dans les ténèbres a vu une grande lumière et pour ceux qui sont assis dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée sur eux. » Etre assis, dans ce contexte, même si c’est par ailleurs la position de Dieu, le siégeant sur le trône, ou de tout enseignant « ex cathedra », a un sens différent et s’oppose à être debout et en marche ; le verbe comporte l’idée de découragement, d’impuissance et de passivité. La bonne nouvelle s’adresse donc à tous ceux qui ont perdu ressort et courage, dont l’horizon est bouché, qui ne trouvent plus sens à ce qu’ils vivent. Et, selon une expression que nous connaissons, elle concerne l’univers entier : toute nation, toute tribu, toute langue, tout peuple.

Cette bonne nouvelle a deux aspects : c’est d’abord un appel craindre Dieu et à lui rendre gloire, ce qui dans le contexte de l’idolâtrie qui sévit dans le monde, ne signifie pas le redouter, mais le reconnaître comme le Tout-Autre, seul digne d’être glorifié, car, comparé aux idoles et aux grands hommes qui tentent de se faire passer pour divins, Dieu seul a du poids et de la consistance ou de la solidité sur laquelle on puisse s’appuyer et fonder sa vie (c’est le sens du mot vérité, èmèth). L’autre partie de la bonne nouvelle c’est que l’heure du jugement est venue ! Et c’est donc une bonne nouvelle !

A l’originel, l’espérance du Jugement dernier était l’espérance des victimes de l’histoire universelle en la victoire de la justice divine sur les pouvoirs oppresseurs et leurs meurtriers. La conversion de Constantinien et l’adoption du christianisme par l’empire romain a changé la donne : on n’y a plus vu que le jugement d’un Dieu qui, à l’image du pouvoir judiciaire des empereurs, menaçait de châtier les coupables, insistant souvent sur les péchés individuels. Cela a répandu dans le monde un poison étouffant l’espérance des humbles. Il est temps, aujourd’hui, de redécouvrir l’Evangile du jugement, tel que le présente l’Apocalypse, et la joie que suscite la venue de la justice de Dieu.

A la suite de Dietrich Bonhoeffer, le théologien Jürgen Moltmann propose de distinguer les réalités avant-dernières des réalités dernières. Pour lui, la question du jugement divin appartient aux réalités avant-dernières. De même que ce n’est pas le péché qui est pas la réalité première de la création, mais la bénédiction originelle, de même aussi ce n’est pas le jugement qui serait alors la réalité dernière, mais la bénédiction définitive de la création dans laquelle la justice serait rétablie. Il faut passer par une réflexion sur le sens de la Croix. Dans le Crucifié nous reconnaissons que le Juge universel est devenu pour nous celui qu’on s’est permis de juger. C’est en lui que l’on peut comprendre que la justice, lors du jugement dernier, restaurera ce monde ruiné et remettra toutes choses « droit ». Ce n’est pas une justice qui récompense ou qui punit, c’est une justice qui établit le droit, qui remet en ordre, qui justifie… C’est la justice créatrice de Dieu, manifestation universelle et achèvement de l’œuvre de salut de Jésus-Christ. Le Jugement dernier n’est pas une fin, mais un commencement. Son but est la restauration de toutes choses en vue de l’édification du royaume éternel de Dieu. Le Jugement dernier n’est donc pas une réalité terrifiante mais, dans la vérité du Christ, il est la réalité la plus admirable qui puisse être annoncée aux hommes. Source d’une joie infiniment consolante ! La bonne nouvelle du jugement est une invitation à se prosterner devant le Créateur de toute chose !

Un autre ange intervient alors pour proclamer que Babylone la grande est tombée ! Ce qui sera repris au ch. 18 ! Mais le voyant n’a pas de préoccupation chronologique ! Il dit ici la délivrance des nations – cf. les expressions précédentes – de l’ivresse qu’a provoquée le vin de sa prostitution, comme si l’idolâtrie était une addiction comparable à l’ivrognerie. Avec la chute prévue de Babylone, ce genre d’addiction à l’idolâtrie peut être combattue et guérie !

Le troisième ange est porteur d’une annonce autrement plus cruelle : Dieu réserve aux idolâtres une autre boisson, le vin de sa fureur, qui n’est plus euphorisante ou grisante, mais qui, à l’instar du feu, consume et purifie, l’impur partant en fumée. L’avertissement concerne ceux qui adorent la bête et son image et portent sa marque sur le front ou sur la main, donc tous ceux qui sont compromis à l’époque dans le culte impérial. Et ce jugement est en train de s’accomplir.

Sans transition – le « ici » est un peu abrupt : peut-être signifie-t-il simplement « au point où nous en sommes » alors que le jugement est là – est reconnue et recommandée la persévérance des saints qui gardent les commandements de Dieu et la foi de Jésus. C’est un appel à une résistance endurante…

Et de nouveau un ordre vient d’une voix céleste : Ecris ! Et c’est une nouvelle béatitude : « Heureux dès maintenant les morts qui meurent dans le Seigneur ! » Dès à présent : avant même que la bonne nouvelle du jugement et la victoire de l’agneau ne s’accomplissent. Certes, on meurt encore dans ce monde qui attend sa délivrance et croire ne dispense pas de la mort. Mais la mort n’empêche pas d’être heureux, parce qu’elle ne sépare pas du Seigneur. La tristesse peut ainsi être retournée en confiance. Ce que l’Esprit confirme avec force : Oui ! Ils peuvent alors se reposer de leurs peines, fatigues, épreuves et souffrances. On pense alors aux vers de Rilke : « Seigneur, donne à chacun sa propre mort, qui soit vraiment issue de cette vie où il trouva l’amour, un sens et sa détresse. » Finalement on peut souhaiter que la mort de chacun, de chacune, soit une mort qui lui appartienne, parce que née de lui, d’elle comme une œuvre, comme le fruit mûr de sa vie…


Ap 14,1-5: L’agneau et les rachetés

Je regardai, et voici, l’agneau se tenait sur la montagne de Sion, et avec lui cent quarante-quatre mille personnes, qui avaient son nom et le nom de son Père écrits sur leurs fronts. Et j’entendis du ciel une voix, comme un bruit de grosses eaux, comme le bruit d’un grand tonnerre; et la voix que j’entendis était comme celle de joueurs de harpes jouant de leurs harpes. Et ils chantaient un cantique nouveau devant le trône, et devant les quatre êtres vivants et les vieillards. Et personne ne pouvait apprendre le cantique, si ce n’est les cent quarante-quatre mille, qui avaient été rachetés de la terre. Ce sont ceux qui ne se sont pas souillés avec des femmes, car ils sont vierges; ils suivent l’agneau partout où il va. Ils ont été rachetés d’entre les hommes, comme des prémices pour Dieu et pour l’agneau; et dans leur bouche il ne s’est point trouvé de mensonge, car ils sont irrépréhensibles.

Dans ce monde dominé par les deux bêtes qui usent de tous les moyens – séduction, menaces, coercition – pour s’assurer de la fidélité de la population, qu’en est-il des chrétiens qui refusent de participer à l’idolâtrie générale ? C’est à cette question que répond notre chapitre qui rend compte d’une nouvelle vision reprenant certains éléments des précédentes. Tout d’abord l’agneau, celui qui a été jugé digne d’ouvrir le livre scellé – pour mémoire, il a sept cornes et sept yeux ! – et qui garde les traces de son égorgement. Ici il est debout, ressuscité, sur la montagne de Sion, le lieu où, selon le prophète Joël, seront rassemblé ceux que Dieu épargnera au jour du jugement, le lieu de la manifestation finale du salut : « Alors, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé (échappera) ! » (Jl 3,5) Les 144000 – un nombre déjà rencontré – échapperont ainsi à la domination des bêtes, rassemblés et protégés par Dieu autour de l’agneau. Il faut bien comprendre que les chrétiens qui vivent sous Domitien et qui restent fidèles sont comptés dans ces 144000. Le visionnaire les voit déjà bénéficier du salut, même si, en même temps, il laisse entrevoir que leur fidélité les conduira peut-être à souffrir le martyre. Mais de toute manière ils appartiennent déjà au Seigneur, comme l’indiquent les noms de l’agneau et de son Père qu’ils portent sur le front (en grec, « écrit » est au singulier, comme si les deux noms n’en faisaient qu’un). Ils sont à lire comme une marque d’appartenance. Les 144000 n’appartiennent plus au monde et à son empire, mais à Dieu et la vision les confirme dans le fait que cela ne sera pas remis en question ; dès lors, ils peuvent affronter avec courage et persévérance le mépris, le rejet et peut-être même la condamnation de la société et le martyre ; leur avenir est ailleurs !

En résumé, dans ce passage « il est question du peuple de Dieu, de sa fidélité malgré l’action menaçante des bêtes, de la sollicitude de Dieu à leur endroit : dès maintenant et à jamais ils sont dans la communion de l’agneau au lieu où Dieu a promis d’intervenir à la fin pour manifester sa grâce salvatrice » (Prigent).

Intervient alors une voix du ciel dont la puissance et la majesté disent la provenance ; mais son seul caractère n’est pas là : la voix est avant tout aussi douce et harmonieuse que la musique d’une harpe qui accompagne les chants. On a donc affaire à une célébration liturgique qui, cette fois, n’est plus celle des anciens et des vivants qui n’en sont maintenant que les auditeurs, mais celle de la foule des 144000, seule capable d’apprendre le cantique nouveau qui est chanté, semble-t-il, par un chœur céleste. Ce sont les rachetés de la terre : ou mieux, ceux que l’agneau a acquis pour Dieu par le don de son sang, de sa vie, et qu’il a faits rois et prêtres. Pas de développement de l’idée de rachat, de prix à payer et du destinataire de ce paiement. Mais simplement l’idée d’une acquisition : ces 144000 sont devenus la possession, le peuple qui appartient à Dieu et dont il est le berger. Ces chrétiens dont la foi est cause de mépris et de rejet sont élevés ici au rang de rois et de prêtres, et ainsi associés à la victoire du Christ. C’est leur vie concrète, et non seulement leur vie future, qui est prise en considération : ils sont invités à jeter un regard absolument neuf sur leur situation et peuvent ainsi s’associer au cantique nouveau qui leur est enseigné pour qu’ils le fassent leur. Tout en vivant dans le monde, ils se savent sous la protection de Dieu, promis à la vie avec lui et chantent ainsi leur bonheur.

Comment comprendre le v.4, « ils ne se sont pas souillés avec des femmes » ? Certains l’ont lu au premier degré – et on continue à le faire aujourd’hui, comme si la sexualité avait quelque chose d’impur et d’interdit. Un courant, dans l’Eglise, a mis l’accent sur le renoncement à la sexualité : on l’appelle encratisme (du grec « continence »), car il prône une abstinence et un ascétisme très exigeants. Est-ce bien là ce que dit notre texte ? Cela ne concorde pas avec l’attitude générale de l’Apocalypse qui n’a aucune position antiféministe, mais utilise plutôt les images prophétiques de la prostitution qui désignent l’idolâtrie. C’est aussi dans ce sens figuré que Paul a utilisé le verbe souiller pour parler de la conscience de ceux qui, venant de se convertir, mangent de la viande sacrifiée aux idoles sans s’être complètement libéré de la conviction que les idoles sont bien réelles. C’est cette libération de l’idolâtrie qu’évoque notre passage : le croyant qui est en communion avec l’agneau peut et doit s’abstenir de toute relation avec les idoles qui marque si profondément la vie quotidienne des Romains. Il suit l’agneau, répondant ainsi à l’appel de Jésus dont les évangiles se font l’écho : « Si quelqu’un veut venir derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il porte sa croix et qu’il me suive » (Mc 8,34).

« Ils ont été rachetés d’entre les hommes comme prémices pour Dieu et pour l’agneau. » De nouveau ce verbe racheter qui peut prêter à confusion. On l’a déjà vu, le mot fait partie de ceux qui, dans le cadre des relations familiales, fait état de l’obligation, pour un parent, de payer la dette d’un proche pour sa libération. Les chrétiens sont donc libérés de cette société marchande où tout s’achète et tout se vend. Que ce mot qui évoque les liens familiaux soit employé pour parler de la relation avec Dieu et l’agneau montre combien celle-ci est forte, autant que des liens de parenté. C’est ce qu’a manifesté le sacrifice de l’agneau, la vie qu’il a donnée. Ces chrétiens sont en plus des prémices, dans le sens où eux aussi, libérés et membres de la famille de Dieu, sont appelés à adopter la même attitude de don et de gratuité qu’a eue l’agneau.

Ils sont vierges et irréprochables : ces mots évoquent la simplicité, la pureté, l’absence de mélange. Ces rachetés entrent avec la plus grande simplicité et sans tergiverser dans le projet de libération de Dieu. Ils ne participent pas au mensonge et à l’idolâtrie qui trompent le peuple. Ils gardent l’ardeur de leur premier amour (Ap 2,4).