Ecoute de la Bible au cœur de l’actualité

Une équipe de la paroisse et de l’Espace vous propose un temps hebdomadaire de chants, de prière et de méditation autour des prières tirées du livre des Psaumes. Nous nous réunissons au temple, dans la chapelle des évangélistes. Bienvenue à chacun !

Textes rédigés par Jean-Pierre Zurn


Les autres textes


Méditation autour de l’Evangile de Jean
Première partie: Ch. 1 à 12 ( Evangile de Jean, première partie (192 téléchargements) )
Deuxième partie: Ch. 13 à 21 ( Evangile de Jean, deuxième partie (95 téléchargements) )


Méditation autour de l'épître aux Ephésiens (91 téléchargements)
Méditation autour de la première épître aux Corinthiens (79 téléchargements)

Méditation autour du livre de l’Apocalypse
Première partie: livre de l’Apocalypse - 1ère partie, Chap. 1 à 12 (un téléchargement)
Deuxième partie: livre de l’Apocalypse - 2e partie, Chap. 13 à 22 (23 téléchargements)


Psaume 40

Au chef des chantres. De David. Psaume. J’avais mis en l’Éternel mon espérance; Et il s’est incliné vers moi, il a écouté mes cris.
Il m’a retiré de la fosse de destruction, Du fond de la boue; Et il a dressé mes pieds sur le roc, Il a affermi mes pas.
Il a mis dans ma bouche un cantique nouveau, Une louange à notre Dieu; Beaucoup l’ont vu, et ont eu de la crainte, Et ils se sont confiés en l’Éternel.
Heureux l’homme qui place en l’Éternel sa confiance, Et qui ne se tourne pas vers les hautains et les menteurs!
Tu as multiplié, Éternel, mon Dieu! Tes merveilles et tes desseins en notre faveur; Nul n’est comparable à toi; Je voudrais les publier et les proclamer, Mais leur nombre est trop grand pour que je les raconte.
Tu ne désires ni sacrifice ni offrande, Tu m’as ouvert les oreilles; Tu ne demandes ni holocauste ni victime expiatoire.
Alors je dis: Voici, je viens Avec le rouleau du livre écrit pour moi.
Je veux faire ta volonté, mon Dieu! Et ta loi est au fond de mon coeur.
J’annonce la justice dans la grande assemblée; Voici, je ne ferme pas mes lèvres, Éternel, tu le sais!
Je ne retiens pas dans mon coeur ta justice, Je publie ta vérité et ton salut; Je ne cache pas ta bonté et ta fidélité Dans la grande assemblée.
Toi, Éternel! tu ne me refuseras pas tes compassions; Ta bonté et ta fidélité me garderont toujours.
Car des maux sans nombre m’environnent; Les châtiments de mes iniquités m’atteignent, Et je ne puis en supporter la vue; Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête, Et mon courage m’abandonne.
Veuille me délivrer, ô Éternel! Éternel, viens en hâte à mon secours!
Que tous ensemble ils soient honteux et confus, Ceux qui en veulent à ma vie pour l’enlever! Qu’ils reculent et rougissent, Ceux qui désirent ma perte!
Qu’ils soient dans la stupeur par l’effet de leur honte, Ceux qui me disent: Ah! ah!
Que tous ceux qui te cherchent Soient dans l’allégresse et se réjouissent en toi! Que ceux qui aiment ton salut Disent sans cesse: Exalté soit l’Éternel!
Moi, je suis pauvre et indigent; Mais le Seigneur pense à moi. Tu es mon aide et mon libérateur: Mon Dieu, ne tarde pas!

Voici le chant de louange de quelqu’un dont la prière a été exaucée par Dieu et qui en témoigne dans la grande assemblée des croyants. Après la suscription, le psaume s’ouvre sur une formule intensive en hébreu, « espérer j’ai espéré Yhwh » (qavo qaviti), qui dit la force de cette espérance. Et Dieu a répondu, il a écouté mon cri. Les deux versets suivants n’explicitent pas tant le pourquoi de ce cri – les raisons n’en sont pas données, ce qui fait que le psaume peut être prié dans diverses situations – que le fait que Dieu y a répondu. Il est intervenu : « Il m’a remonté d’un trou de tumulte, de la boue et d’un marais » où il s’enfonçait, manière d’exprimer le malheur et la misère qu’il a rencontrés (p. ex. Ps 69,3). Plus, « il m’a mis debout, les pieds sur un rocher, il raffermit mes pas ». Cette phrase contient deux verbes à consonance proche : relever, mettre debout (qoum) et affermir (koun). L’image du rocher est souvent associée plus explicitement au Seigneur : Ps 18,3, le Seigneur, mon rocher et ma citadelle ; 19,15, le Seigneur, mon roc et mon « racheteur » (goël)…

L’intervention divine est saluée par un « chant nouveau » que le psalmiste reçoit comme un don de Dieu. Ce chant est nouveau, renouvelé, renforcé, éclairé par le fait qu’il vient de Dieu et traduit son salut. A son écoute, beaucoup, dans l’entourage du psalmiste, verront et ils craindront ; ils auront confiance (batah) en Yhwh. On peut penser que la raison pour laquelle le psalmiste écrit est d’en entraîner d’autres dans cette confiance. Car ce même verbe avoir confiance (batah) est repris au v. suivant dans une béatitude (achreï, heureux, le premier mot du psautier !) : l’être humain qui met sa confiance en Dieu est heureux (ici le guévèr, le brave, le vaillant, l’être masculin, d’une racine signifiant être fort). La confiance n’est donc pas considérée comme une marque de faiblesse, mais de force ! Le croyant ne se laisse pas influencer par les arrogants ou les renégats de mensonge. Au contraire, il tente de raconter les prodiges et les pensées de Dieu qui s’expriment en faveur des humains, mais il est à la peine parce qu’ils sont trop nombreux pour être comptés ! Impossible de se mesurer à Dieu !

La suite explique ce que le psalmiste veut dire, et c’est toute une conception de la foi et du comportement croyant qui se conclut par une annonce et une révélation. Il y insiste : « j’ai annoncé ta justice », « mes lèvres je ne fermerai pas », je n’ai pas caché ta justice », « j’ai dit », « je n’ai pas dissimulé ta bonté et ta vérité. » Il semble important aussi que le public soit nombreux : une grande assemblée (qahal, ecclèsia). Justice, bonté et vérité résument les actions salutaires du Seigneur. Le psalmiste développe une certaine vision de la spiritualité : il ne se situe pas devant un Dieu qui désire des sacrifices (zéva: le verbe signifie tuer, abattre, égorger), qui ne demande pas d’immolation (‘ola : holocauste, montée, sacrifice par le feu) ou de sacrifice d’expiation (‘hataa : de ‘het, péché). Cette nouvelle compréhension de la relation à Dieu n’est pas une découverte qui vient du psalmiste, elle lui a été révélée : « Tu m’as ouvert les oreilles ! » Alors il a pu dire : « Vois je suis venu ! » Il s’est présenté devant Dieu simplement. Pas besoin de venir devant Dieu avec des présents, des cadeaux, des offrandes, on vient comme on est, avec le rouleau du livre écrit sur soi : « Alors j’ai dit : vois, je suis entré dans le déroulement du livre inscrit en moi. » Au désir négatif de Dieu qui refuse les sacrifices répond un désir positif du croyant : « J’ai désiré faire ta volonté ! » « Ta Torah – ton enseignement – au plus profond de mon bas ventre ! »

L’épître aux Hébreux cite ce passage du psaume à propos du Christ incarné : « Aussi, en entrant dans le monde, le Christ dit : De sacrifice et d’offrande, tu n’as pas voulu, mais tu m’as façonné un corps. Holocaustes et sacrifices pour le péché ne t’ont pas plu. Alors j’ai dit ‘Me voici’, car c’est bien de moi qu’il est écrit dans le rouleau du livre : Je suis venu, ô Dieu, pour faire ta volonté. Il déclare tout d’abord : Sacrifices, offrandes, holocaustes, sacrifices pour le péché, tu n’en as pas voulu, ils ne t’ont pas plu. Il s’agit là, notons-le, des offrandes prescrites par la loi. Il dit alors : Voici, je suis venu pour faire ta volonté.  Il supprime le premier culte pour établir le second. C’est dans cette volonté que nous avons été sanctifiés par l’offrande du corps de Jésus Christ, faite une fois pour toutes. » (He 10, 5-10). 

Et le psaume continue : « Tu ne me fermeras pas les tendresses de ton ventre (ra’haméïkha) ! » « Ta bonté et ta vérité me protégeront » (nâçar, protéger : cf. Es 49,6 ; Ps 32,7 ; Ps 64,2). Avec le v. 13, on a l’impression de faire un saut en arrière et de reprendre la situation évoquée comme passée dans le v. 3 ! En général, les commentateurs pensent que ce verset a été ajouté pour introduire un appel au secours que l’on retrouve tel quel dans le Psaume 70 qui pourrait en être un doublet. Sa structure est concentrique. Le mot aide, secours (le’ezrati, à mon secours, racine ‘ezer) fait inclusion aux v. 14 et 18. Ce secours fait l’objet de l’appel du psalmiste (v. 14), mais il est personnifié en Dieu au v. 18 : « Mon secours et mon libérateur c’est toi mon Dieu ! » Il y a urgence à ce qu’il intervienne : « vite » (14), « ne tarde pas » (18). Au centre, les ennemis (v. 15 et 16) qui « cherchent mon âme » (ou ma vie), opposés à ceux qui « te cherchent » (v. 17).  Les attitudes sont contraires : d’un côté, être dans la honte, rougir, ôter la vie, infamie, malheur ; de l’autre liesse et joie, aimer, salut. L’homme qui prie est « pauvre et humilié », en attente de la réponse à son cri. Dans ce psaume Dieu est avant tout désigné par son nom, « Adonaï » (9 x Yhwh-Adonaï ; 3 x Elohim ; 1 x Adonaï), le Dieu qui exerce sa puissance pour rester proche de celui qui l’appelle pour le sauver (v. 18, verbe « palat », mettre en sécurité, libérer). C’est pourquoi l’homme peut s’adresser à lui en disant « mon Dieu ».

La traduction du v. 17b est délicate. Les Septante et Jérôme traduisent : « Qu’ils disent sans cesse ‘Yhwh soit magnifié !’, ceux qui aiment ton salut. » Pour eux, le verbe grandir est employé transitivement et signifie magnifier. Mais ils en font un passif alors que le verbe est à l’actif : les chercheurs de Dieu disent que « Yhwh grandit quelqu’un » ! On est tenté de lire « Ils diront sans cesse : « Yhwh grandit ceux qui aiment ton salut ». Mais logiquement le texte aurait « son salut ». Il y a donc rupture ; l’expression « ton salut » ou « ta victoire » est isolée à la fin du verset et le reste devient « Yhwh grandit ceux qui aiment », littéralement « les amoureux ». Le psalmiste emploie le mot amoureux sans lui donner de complément. Amoureux de quoi ? Cela n’est pas dit ! En effet, l’hébreu porte un signe disjonctif entre « amoureux » et « ton salut ». Or le mot « amoureux » est à l’état construit, ce qui appellerait un complément attaché par un signe conjonctif, un trait d’union. La séparation marque donc ici la volonté des éditeurs de ne pas attacher ces deux mots ensemble et de considérer « ton salut » non comme ce qu’aiment les amoureux, mais comme une sorte d’exclamation admirative : Ton salut ou ta victoire ! Et le mot « amoureux » reste à l’état construit sans complément, car « Le Seigneur grandit ceux qui aiment ! », mettant en évidence l’élan de l’amour plutôt que son objet ! « Tous ceux qui te cherchent exulteront et se réjouiront en toi. Ils diront sans cesse : Le Seigneur grandit ceux qui aiment. C’est ta victoire ! » 


Psaume 42-43

Au chef des chantres. Cantique des fils de Koré. (42:2) Comme une biche soupire après des courants d’eau, Ainsi mon âme soupire après toi, ô Dieu!
Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant: Quand irai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu?
Mes larmes sont ma nourriture jour et nuit, Pendant qu’on me dit sans cesse: Où est ton Dieu?
Je me rappelle avec effusion de coeur Quand je marchais entouré de la foule, Et que je m’avançais à sa tête vers la maison de Dieu, Au milieu des cris de joie et des actions de grâces D’une multitude en fête.
Pourquoi t’abats-tu, mon âme, et gémis-tu au dedans de moi? Espère en Dieu, car je le louerai encore; Il est mon salut et mon Dieu.
Mon âme est abattue au dedans de moi: Aussi c’est à toi que je pense, depuis le pays du Jourdain, Depuis l’Hermon, depuis la montagne de Mitsear.
Un flot appelle un autre flot au bruit de tes ondées; Toutes tes vagues et tous tes flots passent sur moi.
Le jour, l’Éternel m’accordait sa grâce; La nuit, je chantais ses louanges, J’adressais une prière au Dieu de ma vie.
Je dis à Dieu, mon rocher: Pourquoi m’oublies-tu? Pourquoi dois-je marcher dans la tristesse, Sous l’oppression de l’ennemi?
Mes os se brisent quand mes persécuteurs m’outragent, En me disant sans cesse: Où est ton Dieu?
Pourquoi t’abats-tu, mon âme, et gémis-tu au dedans de moi? Espère en Dieu, car je le louerai encore; Il est mon salut et mon Dieu.

Rends-moi justice, ô Dieu, défends ma cause contre une nation infidèle! Délivre-moi des hommes de fraude et d’iniquité!
Toi, mon Dieu protecteur, pourquoi me repousses-tu? Pourquoi dois-je marcher dans la tristesse, Sous l’oppression de l’ennemi?
Envoie ta lumière et ta fidélité! Qu’elles me guident, Qu’elles me conduisent à ta montagne sainte et à tes demeures!
J’irai vers l’autel de Dieu, de Dieu, ma joie et mon allégresse, Et je te célébrerai sur la harpe, ô Dieu, mon Dieu!
Pourquoi t’abats-tu, mon âme, et gémis-tu au dedans de moi? Espère en Dieu, car je le louerai encore; Il est mon salut et mon Dieu.

Les Ps 42 et 43 sont en fait un seul psaume. Plusieurs signes le montrent. Trois strophes sont séparées par un même refrain (vv 42,6.12 ; 43,5). Des thèmes proches se retrouvent de part et d’autre : participation au culte du Temple (42,5; 43, 3-4) ; reproche d’abandon adressé à Dieu  (42,10; 43,2). Une même réflexion se poursuit : le Ps 42 prépare une demande à Dieu que le Ps 43 développe. Le Ps 43 présuppose une détresse évoquée dans le précédent. Le refrain synthétise un dialogue intérieur et une attente confiante qui se retrouvent dans l’ensemble du psaume.

Le psalmiste se trouve dans une situation de détresse. Mais il témoigne d’une manière de la vivre devant Dieu et de la comprendre dans l’espérance. C’est un dialogue intérieur qui débouche sur un appel à Dieu. La suscription attribue ce Ps à la collection des Fils de Coré (Ps 42–49.84–85.87–88). Selon les Chroniques, les fils de Coré sont un groupe de Lévites, portiers et chantres au Temple de Jérusalem (1 Ch 6,16-23 ; 9,16-19; 26,1). Leur spiritualité est très attachée à Sion et au Temple.

Dans la première strophe l’atmosphère est à la nostalgie et aux lamentations. Cela commence avec une image : le psalmiste se compare à un cerf assoiffé qui cherche désespérément dans le lit d’une rivière un filet d’eau. Comme un cerf ou comme une biche ? En hébreu, le nom est masculin, mais le verbe féminin. Ce qu’un traducteur a interprété comme un signe de faiblesse de l’animal à cause de la soif. Le verbe n’apparaît qu’ici où il compare l’âme du psalmiste à une biche et une fois chez Joël (1,20) : bramer ? être avide, désirer, soupirer après, se tourner vers ?

Le mot âme revient six fois. Il désigne d’abord la gorge, là où passe le souffle et où se ressent la soif. Mais il peut aussi désigner la personne tout entière vue comme un être de désir, qui aspire à quelque chose. Dans ce psaume, c’est celle qui aspire à Dieu et qui souffre de son éloignement. Mon âme est avide de toi, Elohim ! Avec cette précision : « d’un Dieu (El) vivant » ou « d’un Dieu de vie » (au v. 9, on a « au  Dieu de ma vie ») ! Ce n’est que dans la relation au vrai Dieu que la vie trouve sa qualité et son sens. Le nom de Dieu (Yhwh) n’apparaît qu’au v. 9. Ici, il a probablement été remplacé par respect ou pour donner au psaume un caractère plus universel.

Loin de Dieu, le psalmiste se dessèche et ne peut que sombrer dans les larmes et la mort. Il attend donc avec impatience le moment de rencontrer son Dieu, « quand pourrai-je entrer et paraître face à Dieu ? ». « Mes larmes sont mon pain », la détresse du psalmiste s’exprime par une nouvelle image. Son chagrin l’empêche de manger et devient sa seule nourriture. Le psalmiste semble ne plus pouvoir se rendre au Temple ; son état fait penser que Dieu est incapable de l’aider. C’est ce que sous-entend la question « où est ton Dieu ? ». Pour les railleurs, il est vain de compter sur Dieu. Il ne fait rien pour ses fidèles.

« Que je me souvienne de ces choses et que j’épanche mon âme sur moi ». Le psalmiste s’invite lui-même à faire acte de mémoire et à laisser son âme exprimer sa peine. Il regrette le temps où il participait au culte du Temple : « le temps où je passais la barrière pour conduire…» (TOB), « le temps où j’avançais en tête du cortège » (FC), « je m’avançais sous le toit du Très-Grand » (BJ). Le texte hébreu est corrompu, d’où la diversité des traductions. Le psalmiste se rappelle la maison de Dieu où il pouvait accéder et participer à la louange et à la fête au milieu des fidèles. Cette joie et cet entourage contrastent avec sa solitude présente au milieu des railleurs. Le souvenir renforce sa détresse, mais ancre aussi sa foi dans une dimension communautaire de la foi.

Le refrain est probablement à lire de manière identique les trois fois. Le psalmiste s’adresse à son âme. « Pourquoi te replier, mon âme, pourquoi gémir sur moi ? » Le verbe est rare. Il semble évoquer le fait de défaillir, de se décomposer, de se répandre, comme si l’âme n’arrivait plus à se contenir ou à se ressaisir. Le psalmiste, après l’avoir invitée à se souvenir et à s’épancher, l’exhorte maintenant à cesser de se lamenter. Il met une limite à son éparpillement. Il l’invite plutôt à se tourner vers Dieu : « espère en Dieu », littéralement « attends Dieu ». L’attente porte sur la personne même de Dieu. Le fait que Dieu se manifeste suffira à rendre vaines les moqueries et à combler l’attente. La louange au Dieu qui sauve (des sauvetages) remplacera les larmes.

Les v. 7-11 forment une strophe intermédiaire. Ils contiennent quelques paroles adressées à Dieu et tournées vers l’avenir ; la description du passé est moins présente. Dieu y est l’objet de reproches, ce qui donne l’impression que le psalmiste retrouve sa vigueur. L’atmosphère est moins nostalgique et découragée, plus confiante, voire revendicatrice. « Mon âme s’est repliée contre moi » (7) fait lien avec le refrain. Le psalmiste fait encore acte de mémoire, mais cette fois il évoque la personne même de Dieu. Il se trouve près des sources du Jourdain, une région étrangère, au pied du massif de l’Hermon, dont le « Mont Micéar » (le « Mont-Petit ») est un des sommets. Dans cette région, certaines sources du Jourdain sont des résurgences où l’eau sort des rochers en cascade. Le psalmiste y voit le jaillissement des « flots de l’abîme » (tehom) qui menacent la création de Dieu. Cette nouvelle image évoque la détresse du psalmiste comme une noyade sous l’assaut des eaux du chaos. Le v. 9 fait contraste. « Que Yhwh ordonne sa bonté…». La bienveillance est comprise ici comme une servante de Dieu à qui il ordonne d’aller à la rencontre du psalmiste. Le jour et la nuit, qui étaient des temps de détresse au v. 4, deviennent ici un temps ouvert au salut. La prière s’adresse à « Dieu qui est ma vie » : la vie du psalmiste dépend entièrement de son lien à Dieu. Il s’adresser à Dieu « mon rocher », image de solidité et de protection. « Pourquoi m’as-tu oublié ? » Dieu a oublié celui qui se souvient de lui, il l’abandonne aux mains de ses ennemis. La prière permet ainsi de relever devant Dieu deux perceptions antagonistes de son action. Les ennemis meurtrissent le psalmiste dans ses « membres » (ses « os »). Il est atteint physiquement, comme par un meurtre.

La dernière strophe introduit le vocabulaire du procès : « Dieu, rends-moi justice et plaide ma cause ! » Le psalmiste demande à Dieu d’intervenir comme juge entre lui et ses ennemis (« un peuple infidèle », « homme de fraude et d’injustice »). Il est sûr de son bon droit : « juger », dans son esprit, équivaut à « libérer ». La confiance que montre le psalmiste malgré son rejet justifie que Dieu se hâte d’intervenir. Il en appelle à sa « lumière » et à sa « vérité ». La vérité de Dieu, sa fiabilité, s’oppose au caractère « trompeur » des ennemis. Le « Mont de ton Temple » est évoqué en écho du « Mont Micéar ». D’une montagne où se vit la détresse, la prière fait passer à l’autre, lieu de la joie et de la délivrance. En signe de reconnaissance, le psalmiste ira au Temple, vers  l’autel, pour une offrande de louange.

Double cheminement : avec l’évolution des strophes, de la détresse et de la lamentation vers la louange et la joie. Avec le retour du refrain, l’impression que l’histoire se répète. La détresse demeure présente et continue à menacer la confiance. Seul l’exaucement permettra de sortir vraiment du malheur.


Psaume 77: Psaume d’Asaf. « C’est Dieu que j’appelle et je crie ! »
Au chef des chantres. D’après Jeduthun. Psaume d’Asaph. (77:2) Ma voix s’élève à Dieu, et je crie; Ma voix s’élève à Dieu, et il m’écoutera.
Au jour de ma détresse, je cherche le Seigneur; La nuit, mes mains sont étendues sans se lasser;
Mon âme refuse toute consolation.
Je me souviens de Dieu, et je gémis; Je médite, et mon esprit est abattu. -Pause.
Tu tiens mes paupières en éveil; Et, dans mon trouble, je ne puis parler.
Je pense aux jours anciens, Aux années d’autrefois.
Je pense à mes cantiques pendant la nuit, Je fais des réflexions au dedans de mon coeur, Et mon esprit médite.
Le Seigneur rejettera-t-il pour toujours? Ne sera-t-il plus favorable?
Sa bonté est-elle à jamais épuisée? Sa parole est-elle anéantie pour l’éternité?
Dieu a-t-il oublié d’avoir compassion? A-t-il, dans sa colère, retiré sa miséricorde? -Pause.
Je dis: Ce qui fait ma souffrance, C’est que la droite du Très Haut n’est plus la même…
Je rappellerai les oeuvres de l’Éternel, Car je me souviens de tes merveilles d’autrefois;
Je parlerai de toutes tes oeuvres, Je raconterai tes hauts faits.
O Dieu! tes voies sont saintes; Quel dieu est grand comme Dieu?
Tu es le Dieu qui fait des prodiges; Tu as manifesté parmi les peuples ta puissance.
Par ton bras tu as délivré ton peuple, Les fils de Jacob et de Joseph. -Pause.
Les eaux t’ont vu, ô Dieu! Les eaux t’ont vu, elles ont tremblé; Les abîmes se sont émus.
Les nuages versèrent de l’eau par torrents, Le tonnerre retentit dans les nues, Et tes flèches volèrent de toutes parts.
Ton tonnerre éclata dans le tourbillon, Les éclairs illuminèrent le monde; La terre s’émut et trembla.
Tu te frayas un chemin par la mer, Un sentier par les grandes eaux, Et tes traces ne furent plus reconnues.
Tu as conduit ton peuple comme un troupeau, Par la main de Moïse et d’Aaron.

Dans ce psaume, deux expressions sont reprises trois fois, ce qui permet d’y discerner trois parties : ces expressions sont « je me souviens » (zakhar), qui apparaît aux vv 4.7.12, et « je suis dans le souci » (sih ; c’est un verbe polyvalent qui peut signifier aussi bien louer, célébrer, que se plaindre, se moquer ou méditer, voire bavarder…) que l’on trouve aux vv 4.7.13. On a donc une composition en triptyque : 2-5, lamentation ; 6-11, réflexion ; et 12-21, confession de foi en forme d’hymne.

Le psalmiste se sent oppressé et se lamente. Il traverse une crise dont, pour l’instant, il ne discerne ni la cause ni le diagnostic précis. On comprend qu’elle est grave, au point de susciter ses clameurs et de perturber son sommeil. Il fait alors appel au Dieu auquel il croit encore ; « je crie vers Dieu (Elohim) et il me prêtera l’oreille. »  « C’est mon Seigneur (Adonaï) que j’ai cherché ». Cette recherche ardente s’exprime par l’image de la main tendue vers Dieu, la nuit, quand le sommeil fuit, un geste dont l’insistance ne faiblit pas. Elle attend une vraie réponse et ne se contente pas d’un réconfort passager. « Je me souviens » : la mémoire d’un passé heureux nourrit la prière du psalmiste : « J’ai en pensée les jours d’avant (miqqédèm), les années, les éternités » (6) : mais c’est si loin que les souvenirs s’estompent ou tournent en rond ! Car la mémoire, faculté fragile et capricieuse, est toujours incertaine, vacillante, souvent décevante. Or pour l’instant, ce recours à la mémoire n’empêche pas le triste constat : je suis dans le souci, je me lamente, mon souffle défaille, je suis tout en bas et ne puis même pas parler… « Tu as pris les paupières de mes yeux », ce que nous pourrions traduire par je ne parviens pas à fermer l’œil de la nuit ! Dans cette première partie, le psalmiste fait ressortir les aspects physiques de la crise : cris, gémissements, impossibilité de parler, de dormir…

Dans une seconde étape, les choses changent quelque peu : le psalmiste concentre sa mémoire sur sa musique et sa nuit n’est plus si longue. S’il est toujours dans le souci, son souffle (rouah) ne défaille plus, mais son esprit (rouah : même mot !) cherche, avec les ambivalences d’une réflexion qui pèse le pour et le contre, d’où ce verbe (sih) qu’on ne sait pas comment traduire : louer ? se plaindre ? Le psalmiste commence à pouvoir expliciter son problème et le situe dans sa relation à Dieu. Trois questions essentielles, à propos de Dieu justement, jalonnent cette méditation, chacune introduite par la question : « est-ce que… ? » (en hébreu ha). Est-ce que mon Seigneur (Adonaï) rejette pour des éternités, à tout jamais ? Est-ce qu’il a cessé pour toujours sa bonté (hèsèd) et fini de parler pour toujours ? Est-ce que Dieu oublie de prendre pitié, retient par colère les tendresses de son ventre (rahamin) ? Posé de cette manière, le problème se précise : c’est le silence de Dieu qui pèse sur le moral du croyant. Jusqu’à quand le psalmiste va-t-il en être la victime ? Il n’exprime plus la crise qu’il traverse dans des termes physiques, il se confronte à elle avec sa raison. « Je me souviens…, avec mon cœur je suis dans le souci. » Pour un hébreu, le cœur est le siège de l’intelligence et de la volonté, l’organe avec lequel l’être humain oriente sa vie. Il lui permet, ici, de poser un diagnostic sur ce qui se passe : « C’est là ma blessure : le changement de la main droite du Seigneur. » La main que le psalmiste tend avec constance vers son Dieu ne rencontre pas sa main protectrice et agissante. Ce verset est au centre du poème, Le psalmiste donne une dimension théologique à ce qu’il vit, ce qui va lui permettre de s’orienter vers une réponse.

S’ouvre alors le troisième volet : le psalmiste va pouvoir retrouver la sérénité en rejoignant la foi commune. Deux fois un nouveau « je me souviens » encadre l’expression « les actes de Yah », reprise par une sorte de doublet, « de ton miracle d’avant (miqqédèm, comme au v. 6) ». La pensée ne s’exprime plus en « je » et ne tourne plus en rond ; des repères s’offrent à elle, « je me suis murmuré tout ce que tu as fait, et de tes actions je suis dans le souci (sih). » Faut-il traduire ici je suis dans la louange ? C’est ce que certains font. En tout cas le poème s’oriente vers une confession de foi dans laquelle le psalmiste prend conscience des actions divines et de leur valeur constante.

« Dieu, dans la sainteté ton chemin ! » La première partie de l’hymne est un rappel historique de l’Exode sous forme d’évocation poétique. Dieu a tracé un chemin de sainteté, de séparation, de libération, à travers la mer et le désert, représentations symboliques des forces de l’oppression. En termes de pouvoir, la sainteté désigne la gloire, l’énergie, la puissance de Dieu qui s’oppose aux pouvoirs des oppresseurs. Le chemin qu’a suivi le peuple hébreu vers sa libération est un chemin de mise à part, de protection, ouvert par Dieu. Une telle libération appelle alors l’exclamation interrogative « qui est le dieu qui est grand comme Elohim ? » D’où la confession : « Toi, tu es un Dieu faiseur de miracle » (12.15) « Tu fais connaître ta puissance à tous les peuples ! » On dépasse ici le point de vue personnel du début du psaume. « Tu as racheté (gala) ton peuple. » On l’a déjà vu, ce verbe désigne une pratique de solidarité familiale qui préconise qu’un esclave soit racheté et ainsi libéré par un proche parent, ce que les auteurs bibliques ont appliqué à la libération d’Egypte.

Les versets suivants reprennent la louange en illustrant le miracle : les eaux qui tremblent, le gouffre qui frémit, la pluie qui inonde, la foudre qui frappe… Les forces de la nature, maîtrisées par le Créateur, ont été mises au service de son projet de libération. « Dans la mer ton chemin et ta voie dans l’eau immense ; et tes traces sont inconnues. » Pas moyen de s’appuyer sur des traces historiques pour confirmer ce que l’on croit. « Elles t’ont vu, les eaux », mais n’en gardent pas la mémoire. Rien dans la mer ou dans le désert pour prouver que tout cela a bien eu lieu. Et pourtant on peut le confesser : « Tu as mené comme des moutons ton peuple, dans les mains de Moïse et d’Aaron ». A travers celles de Moïse et d’Aaron, c’est la main de Dieu, tant attendue par le psalmiste, qui agissait… Il peut alors retrouver la sérénité : Dieu continue à frayer pour les croyants réunis en peuple un chemin vers la vie ! Ceux-ci n’ont alors qu’à se laisser guider sur ce chemin !


Psaume 74: Psaume d’Asaf. « Pourquoi, Dieu, ce rejet sans fin ? »
Cantique d’Asaph. Pourquoi, ô Dieu! rejettes-tu pour toujours? Pourquoi t’irrites-tu contre le troupeau de ton pâturage?
Souviens-toi de ton peuple que tu as acquis autrefois, Que tu as racheté comme la tribu de ton héritage! Souviens-toi de la montagne de Sion, où tu faisais ta résidence;
Porte tes pas vers ces lieux constamment dévastés! L’ennemi a tout ravagé dans le sanctuaire.
Tes adversaires ont rugi au milieu de ton temple; Ils ont établi pour signes leurs signes.
On les a vus, pareils à celui qui lève La cognée dans une épaisse forêt;
Et bientôt ils ont brisé toutes les sculptures, A coups de haches et de marteaux.
Ils ont mis le feu à ton sanctuaire; Ils ont abattu, profané la demeure de ton nom.
Ils disaient en leur coeur: Traitons-les tous avec violence! Ils ont brûlé dans le pays tous les lieux saints.
Nous ne voyons plus nos signes; Il n’y a plus de prophète, Et personne parmi nous qui sache jusqu’à quand…
Jusqu’à quand, ô Dieu! l’oppresseur outragera-t-il, L’ennemi méprisera-t-il sans cesse ton nom?
Pourquoi retires-tu ta main et ta droite? Sors-la de ton sein! détruis!
Dieu est mon roi dès les temps anciens, Lui qui opère des délivrances au milieu de la terre.
Tu as fendu la mer par ta puissance, Tu as brisé les têtes des monstres sur les eaux;
Tu as écrasé la tête du crocodile, Tu l’as donné pour nourriture au peuple du désert.
Tu as fait jaillir des sources et des torrents. Tu as mis à sec des fleuves qui ne tarissent point.
A toi est le jour, à toi est la nuit; Tu as créé la lumière et le soleil.
Tu as fixé toutes les limites de la terre, Tu as établi l’été et l’hiver.
Souviens-toi que l’ennemi outrage l’Éternel, Et qu’un peuple insensé méprise ton nom!
Ne livre pas aux bêtes l’âme de ta tourterelle, N’oublie pas à toujours la vie de tes malheureux!
Aie égard à l’alliance! Car les lieux sombres du pays sont pleins de repaires de brigands.
Que l’opprimé ne retourne pas confus! Que le malheureux et le pauvre célèbrent ton nom!
Lève-toi, ô Dieu! défends ta cause! Souviens-toi des outrages que te fait chaque jour l’insensé!
N’oublie pas les clameurs de tes adversaires, Le tumulte sans cesse croissant de ceux qui s’élèvent contre toi!

Nous abordons aujourd’hui la collection attribuée à Asaf, un des chantres de David dont 148 descendants figurent dans le livre de Néhémie parmi les rapatriés de l’exil. Ces psaumes ont deux caractéristiques principales : ce sont des psaumes collectifs et ils sont profondément attachés au temple et au culte. Le nôtre est présenté comme un maskil (essai d’intelligence, raisonnement, instruction), mais il s’agit plutôt d’une complainte, d’une lamentation marquée par deux interrogations : « pourquoi ? » (1.11) et « jusqu’où ? » (9) ou « jusqu’à quand ? » (10) et par la prière « souviens-toi ! » (2.18.22) avec son corollaire « n’oublie pas ! » (19.23).

La question est posée : « pourquoi as-tu rejeté pour toujours ? » (sans fin, à perpétuité : 1.4.11.19). Ce pourquoi ne recherche pas une cause – la cause, le psalmiste la connaît, c’est le péché d’Israël, motif de la colère de Dieu – mais un sens : vers quoi, où est-ce que cela va nous mener ? La situation est extrêmement grave, la prise de Jérusalem et la destruction du temple sont pour le peuple la manifestation d’un rejet lié à la colère divine : au lieu de protéger son peuple, Dieu a retourné sa colère contre lui. Le psalmiste ne revient pas sur le passé, mais il interroge Dieu : que va-t-il advenir de ton peuple ? Car c’est le peuple que Dieu a acheté ! Plus, il l’a racheté ! Les deux verbes sont proches et ils sont employés métaphoriquement ; le premier indique une transaction commerciale : avant, dans le temps, tu as acheté, acquis une assemblée (ton assemblée, le peuple de l’alliance). Le second verbe indique une transaction plus spécifique qui implique un sacrifice : lorsqu’un membre de la famille est poursuivi pour dettes, un racheteur (goël) doit faire en sorte que ce parent soit libéré ou que le bien reste dans la famille, ici « la tribu de ton héritage ». La tribu d’Israël est devenue par rachat l’héritage de Dieu, son patrimoine inaliénable. Comment, alors, Dieu peut-il laisser tomber ce peuple ? D’autant plus qu’il a fait de Sion sa demeure (shakan, demeurer en voisin ; d’où shekina, présence de Dieu dans le temple) ?   

Le « souviens-toi » est suivi d’un appel à l’action : que Dieu fasse monter ses pas vers ces ruines d’éternité. L’expression se réfère à quelque chose d’incroyable : le lieu qui manifestait la présence du Dieu d’éternité au centre du monde est maintenant un amoncellement de ruines. L’ennemi s’est attaqué à la sainteté même de Dieu, il a mis à mal ce qui symbolisait la puissance, l’énergie vitale du Dieu qui porte le monde. Les adversaires ont rugi au cœur même du lieu de l’assemblée, du lieu de rencontre. Ils y ont fait de leurs signes les signes : peut-être s’agit-il de statues de leurs dieux, mais peut-être aussi, est-ce, par ironie, la destruction et les décombres eux-mêmes qui sont les signes de l’ennemi ! Les vv 5-6 sont difficiles à traduire, mais décrivent les agissements iconoclastes des assaillants, qui finissent par incendier le lieu saint et à profaner la « demeure de ton nom » (de nouveau la racine shakan). « Ils ont dit dans leur cœur (ils ont décidé) : nous les écraseront ensemble ». Ensemble, le peule et son Dieu, tous les lieux de la rencontre de Dieu sur la terre (ou dans le pays, érètz) disparaîtront, victimes de la rage de l’ennemi. Que le Dieu de toute la terre en colère ait laissé se déployer la rage de l’ennemi choque très profondément le psalmiste !

Alors reprend la complainte : jusqu’où et jusqu’à quand ? Le peuple est privé des signes qui pouvaient le motiver et nourrir son espérance. Même les prophètes qui assuraient un lien entre le peuple et son Dieu ont disparu. Personne ne sait quant les événements prendront une nouvelle tournure. Et l’idée que l’épreuve s’éternise est insupportable. Alors on en appelle à Dieu et à sa droite, la main avec laquelle il agit ! Pourquoi la garde-il contre son sein au lieu de l’abattre pour écraser l’ennemi ?

Vient alors une confession de foi en forme d’hymne. Dieu est, dès l’origine, le véritable roi d’Israël qui a fait « des saluts au cœur de la terre ». Et le psalmiste s’adresse à lui : sept fois atta, « toi », pour lui rappeler son combat contre Yam (la Mer comme divinité), le Tannin (le Dragon), le Léviathan, le Nahar (le Fleuve) pour faire place à la création. Pour lui rappeler sa maîtrise sur les eaux potables, sur le jour et la nuit, sur les saisons. Dieu a tout contrôlé parfaitement pour donner un cadre de vie propice aux humains.

Alors vient un appel réitéré à Yhwh pour qu’il se souvienne que la destruction du temple est une offense qui l’atteint personnellement ; elle vient d’un peuple insensé (celui-là même qui dit en son cœur qu’il n’y a pas de Dieu ; Ps 53) et qui blasphème son nom. Qu’il protège son peuple. « Ne livre pas à la bête-en-vie (hayyat) la gorge de ta tourterelle », et n’oublie pas à perpétuité la vie (hayat) de tes pauvres. Autrement dit : ne favorise pas la vie des bêtes au détriment de celle de tes pauvres. Ce possessif est explicité par l’allusion à l’alliance qui devrait protéger le peuple de la violence qui gagne les coins les plus reculés de la terre. L’appel se fait pressant : « Debout, lève-toi, Dieu ! N’oublie pas que des ennemis se dressent contre toi ! » Ils ne sont pas seulement oppresseurs du peuple ; c’est Dieu qui est la principale victime de leur oppression. Il faut que cela cesse. Le psalmiste est à bout de forces.

L’hypothèse qui aide à l’interprétation de ce psaume le situe à l’époque de l’exil (vers 550-540 av. JC), parmi les fidèles restés en Judée et qui en appellent à leur Dieu national. Alors que les exilés vont développer une théologie nouvelle, ces habitants de Jérusalem empruntent à la mythologie cananéenne sa conception d’un Dieu créateur combattant contre les forces du mal, Yam, Nahar, le Dragon, Léviathan, et en appellent à son pouvoir pour surmonter les contradictions de l’histoire. C’est pourquoi le psaume se termine par un appel au combat : « Debout, Dieu ! Combats ton combat ! » (v.22), traduit souvent par « défends ta cause ! », ce qui est moins évocateur de la perspective générale du psaume.  


Psaume 69: Prière de David. « Dieu, sauve-moi… »

Au chef des chantres. Sur les lis. De David. Sauve-moi, ô Dieu! Car les eaux menacent ma vie. J’enfonce dans la boue, sans pouvoir me tenir; Je suis tombé dans un gouffre, et les eaux m’inondent. Je m’épuise à crier, mon gosier se dessèche, Mes yeux se consument, tandis que je regarde vers mon Dieu. Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête, Ceux qui me haïssent sans cause; Ils sont puissants, ceux qui veulent me perdre, Qui sont à tort mes ennemis. Ce que je n’ai pas dérobé, il faut que je le restitue. O Dieu! tu connais ma folie, Et mes fautes ne te sont point cachées. Que ceux qui espèrent en toi ne soient pas confus à cause de moi, Seigneur, Éternel des armées! Que ceux qui te cherchent ne soient pas dans la honte à cause de moi, Dieu d’Israël! Car c’est pour toi que je porte l’opprobre, Que la honte couvre mon visage; Je suis devenu un étranger pour mes frères, Un inconnu pour les fils de ma mère. Car le zèle de ta maison me dévore, Et les outrages de ceux qui t’insultent tombent sur moi. Je verse des larmes et je jeûne, Et c’est ce qui m’attire l’opprobre; Je prends un sac pour vêtement, Et je suis l’objet de leurs sarcasmes. Ceux qui sont assis à la porte parlent de moi, Et les buveurs de liqueurs fortes me mettent en chansons. Mais je t’adresse ma prière, ô Éternel! Que ce soit le temps favorable, ô Dieu, par ta grande bonté! Réponds-moi, en m’assurant ton secours! Retire-moi de la boue, et que je n’enfonce plus! Que je sois délivré de mes ennemis et du gouffre! Que les flots ne m’inondent plus, Que l’abîme ne m’engloutisse pas, Et que la fosse ne se ferme pas sur moi! Exauce-moi, Éternel! car ta bonté est immense. Dans tes grandes compassions, tourne vers moi les regards, Et ne cache pas ta face à ton serviteur! Puisque je suis dans la détresse, hâte-toi de m’exaucer! Approche-toi de mon âme, délivre-la! Sauve-moi, à cause de mes ennemis! Tu connais mon opprobre, ma honte, mon ignominie; Tous mes adversaires sont devant toi. L’opprobre me brise le coeur, et je suis malade; J’attends de la pitié, mais en vain, Des consolateurs, et je n’en trouve aucun. Ils mettent du fiel dans ma nourriture, Et, pour apaiser ma soif, ils m’abreuvent de vinaigre. Que leur table soit pour eux un piège, Et un filet au sein de leur sécurité! Que leurs yeux s’obscurcissent et ne voient plus, Et fais continuellement chanceler leurs reins! Répands sur eux ta colère, Et que ton ardente fureur les atteigne! Que leur demeure soit dévastée, Qu’il n’y ait plus d’habitants dans leurs tentes! Car ils persécutent celui que tu frappes, Ils racontent les souffrances de ceux que tu blesses. Ajoute des iniquités à leurs iniquités, Et qu’ils n’aient point part à ta miséricorde! Qu’ils soient effacés du livre de vie, Et qu’ils ne soient point inscrits avec les justes! Moi, je suis malheureux et souffrant: O Dieu, que ton secours me relève! Je célébrerai le nom de Dieu par des cantiques, Je l’exalterai par des louanges. Cela est agréable à l’Éternel, plus qu’un taureau Avec des cornes et des sabots. Les malheureux le voient et se réjouissent; Vous qui cherchez Dieu, que votre coeur vive! Car l’Éternel écoute les pauvres, Et il ne méprise point ses captifs. Que les cieux et la terre le célèbrent, Les mers et tout ce qui s’y meut! Car Dieu sauvera Sion, et bâtira les villes de Juda; On s’y établira, et l’on en prendra possession; La postérité de ses serviteurs en fera son héritage, Et ceux qui aiment son nom y auront leur demeure.

Ce psaume, long et complexe, évoque pour commencer des images que nous avons presque quotidiennement sous les yeux à travers les médias : des personnes dont l’embarcation vétuste est en train de couler en Méditerranée, d’autres qui sont obligées d’abandonner leur maison à cause de pluies torrentielles et d’inondations, d’autres encore qui voient leur village détruit par des coulées de boue dévastatrices. On peut imaginer que nombre d’entre eux ont crié comme le psalmiste : « Dieu sauve-moi, car l’eau est montée jusqu’à ma gorge. Je me suis enfoncé dans un marais, un abîme ; et rien où se tenir. Je suis venu dans les profondeurs de l’eau et un remous m’engloutit ! »

Pourtant la suite du psaume nous conduit sur d’autres pistes qu’une catastrophe naturelle comparable à celles qui viennent d’être mentionnées. Car immédiatement il est questions de « gens qui me haïssent », de vol ou de crimes, de repentir, de poison mis dans la nourriture et de vinaigre dans la boisson. Certains passages de ce psaume, en plus, nous sont familiers parce qu’ils sont cités du Nouveau Testament. Plusieurs versets sont évoqués dans les évangiles, en particulier dans le récit de la passion. Il est possible, d’ailleurs, que le psaume tout entier ait fait partie des premières liturgies de la semaine sainte.

On peut alors faire l’hypothèse qu’il y a, à l’arrière-fond de ce psaume, et qui en expliquerait les différents éléments, une pratique connue dans le Proche Orient ancien que nous nommons aujourd’hui ordalie, d’un nom du vieux français signifiant jugement, ordâl – qui a donné en allemand Urteil – et qui s’est développée aussi au Moyen-âge, époque où est apparu le mot. Dans tous les cas, il s’agissait, en l’absence de preuves ou de témoins qui permettaient de motiver une accusation, de remettre par un procédé particulier les choses à Dieu ! Pour décider de la culpabilité ou de l’innocence de quelqu’un, on le soumettait à une sorte de test dans lequel sa vie était mise en danger. S’il s’en sortait, il était considéré comme innocent, s’il tombait malade ou défaillait, on le tenait pour coupable et condamné par Dieu, ce qui permettait d’exécuter le jugement – souvent la peine capitale – en toute bonne conscience ! On trouve une telle procédure dans le livre des Nombres (Nb 5,11-24). Cette pratique, qu’on a nommée « loi de Sota » (le verbe sata signifie se conduire mal), était recommandée en cas d’adultère pour lequel, rappelons-le, il n’y avait qu’une seule accusée, la femme (la sota, la déviante). L’homme, lui, n’est bien sûr pas concerné ! Pour que l’on puisse s’assurer de sa culpabilité ou de son innocence, la femme soupçonnée d’adultère est amenée au temple par son mari qui apporte aussi une « offrande de dénonciation ». Le prêtre presse la femme d’avouer sa faute éventuelle, puis lui fait boire un breuvage, une eau d’amertume qui porte la malédiction et qui est censée confirmer la véracité ou la fausseté de ses dires, une sorte de détecteur de mensonge. Dans d’autres cas, on fait ingurgiter au suspect une nourriture ou une boisson plus ou moins empoisonnée afin d’observer comment il réagit, ce qui déterminera la suite de son traitement, liberté ou condamnation.

Dans notre psaume, l’orant, qui pourrait être un membre du personnel du temple, a été accusé d’un vol dont il proclame être innocent. Et il se plaint de l’ordalie qu’on lui fait subir. On peut l’imaginer dans une fosse ou une citerne, comme Jérémie (Jr 38,1-13) au temps du roi Sédécias, qui subissait cette peine à cause des annonces réitérées qu’il avait faites, et dans lesquelles il persistait, d’une catastrophe qui se préparait et à laquelle on ne pourrait pas échapper : la conquête et la destruction de Jérusalem par les Babyloniens. Dans sa citerne, il s’enfonce dans la boue et est menacé de crever de faim si l’on ne vient pas le secourir en le tirant dehors.

Alors que pour Jérémie, c’est une mesure destinée à le faire taire, l’ordalie est un procédé de vérification de ce que quelqu’un dit lorsqu’il clame son innocence. On peut distinguer deux parties dans ce psaume, toutes deux commençant par un cri, une prière, un appel à être sorti du bourbier. Le premier est très bref, mais dit l’essentiel : « Sauve-moi, Dieu ! » (v. 2, verbe yasha). Le second est plus explicite et plus insistant : « Et moi, ma prière est pour toi, Seigneur… Dieu, dans la grandeur de ta bonté (hèsèd), réponds-moi dans la vérité de ton salut (ysheèkha) ! […] Que je sois secouru de mes adversaires et des profondeurs de l’eau. Réponds-moi, Seigneur, car c’est un bien, ta bonté (hèsedèkha) ; selon l’immensité des tendresses de ton ventre (rahamim), tourne-toi vers moi » (vv 14-17).

Après la prière, la plainte : « ceux qui me haïssent me haïssent pour rien, mes ennemis de mensonge » (v. 5). Le plaignant va-t-il devoir rendre ce qu’il n’a pas volé, demande-il avec ironie. Il ne se prétend pas parfait : Dieu le connaît, ses crimes ne lui sont pas cachés. Sous-entendu, ce dont on l’accuse n’en fait pas partie. Il se sait innocent : « Non ils n’auront pas honte de moi, ceux qui t’espèrent… »  Ce qu’il a fait, on ne le sait pas, le psaume ne répond pas à notre curiosité, mais il l’a fait pour son Dieu, au risque d’être renié par ses frères, car « le zèle de ta maison me dévore ». Il semble qu’il l’ait défendue, cette maison (le temple), contre des gens qui ne la respectaient pas, au risque d’être puni lui-même… « et les offenses de tes offenseurs sont tombées sur moi ! » Il s’est déjà repenti, en jeûnant, en revêtant un sac comme vêtement. Les anciens ou les juges, ceux qui sont assis aux portes de la ville en font des objets de conversation : il s’est vu lui-même visé par les chansons des buveurs de liqueurs, par des rumeurs de café du commerce.

On comprend dès lors qu’après le second appel au secours, le psalmiste souhaite si ardemment être libéré de ses ennemis. Mais le vocabulaire garde une certaine ambiguïté ; j’aurais tendance à comprendre « mon offense, ma honte, mon infamie » (v. 20), non pas comme une culpabilité du psalmiste, mais comme ce qu’il subit, malade de honte, à cause de ses ennemis. Et il n’y a personne pour le réconforter. Au contraire, on lui fait subir l’épreuve de la vérité : on a mis du poison dans sa nourriture, de la ciguë ou du pavot, et pour boisson on lui donne du vinaigre.

Alors vient l’imprécation : que les ennemis subissent un sort pire que le sien ! « Verse sur eux ton indignation et la brûlure de ta colère les rattrapera ! […] Qu’ils soient effacés du livre de la vie ! » (vv 25 et 29). Cette prière est portée par la certitude que « le Seigneur écoute les pauvres et ne méprise pas les siens lorsqu’ils sont prisonniers » (v.34) C’est pourquoi le psaume s’achève sur une invitation au ciel et à la terre de rendre gloire à Dieu ! Car Dieu sauvera, reconstruira Sion, on y demeurera et on la possédera… Ceux qui aiment son nom y habiteront en voisins : le verbe shakan, habiter en voisin, a donné Shekina, qui désigne la présence de Dieu dans son temple.  

L’ordalie, dans ce psaume, est l’épreuve à laquelle est soumis le psalmiste. Mais elle peut aussi être une mise en cause de Dieu lui-même à cause de son silence : on pense au duel prophétique d’Elie et des prophètes de Baal, qui pressent leur dieu d’intervenir, à la victoire apparente du Dieu d’Elie et, quelque temps après, sur le Mont Horeb, n’est ni dans le vent, ni dans le séisme, ni dans le feu, mais dans la voix d’un silence subtil. Plusieurs psaumes pressent Dieu de sortir de son silence face souffrances humaines ou aux malheurs de la création.


Psaume 51:

Au chef des chantres. Psaume de David. Lorsque Nathan, le prophète, vint à lui, après que David fut allé vers Bath Schéba. O Dieu! aie pitié de moi dans ta bonté; Selon ta grande miséricorde, efface mes transgressions; Lave-moi complètement de mon iniquité, Et purifie-moi de mon péché.Car je reconnais mes transgressions, Et mon péché est constamment devant moi. J’ai péché contre toi seul, Et j’ai fait ce qui est mal à tes yeux, En sorte que tu seras juste dans ta sentence, Sans reproche dans ton jugement. Voici, je suis né dans l’iniquité, Et ma mère m’a conçu dans le péché. Mais tu veux que la vérité soit au fond du coeur: Fais donc pénétrer la sagesse au dedans de moi! Purifie-moi avec l’hysope, et je serai pur; Lave-moi, et je serai plus blanc que la neige. Annonce-moi l’allégresse et la joie, Et les os que tu as brisés se réjouiront. Détourne ton regard de mes péchés, Efface toutes mes iniquités. O Dieu! crée en moi un coeur pur, Renouvelle en moi un esprit bien disposé. Ne me rejette pas loin de ta face, Ne me retire pas ton esprit saint. Rends-moi la joie de ton salut, Et qu’un esprit de bonne volonté me soutienne! J’enseignerai tes voies à ceux qui les transgressent, Et les pécheurs reviendront à toi. O Dieu, Dieu de mon salut! délivre-moi du sang versé, Et ma langue célébrera ta miséricorde. Seigneur! ouvre mes lèvres, Et ma bouche publiera ta louange. Si tu eusses voulu des sacrifices, je t’en aurais offert; Mais tu ne prends point plaisir aux holocaustes. Les sacrifices qui sont agréables à Dieu, c’est un esprit brisé: O Dieu! tu ne dédaignes pas un coeur brisé et contrit. Répands par ta grâce tes bienfaits sur Sion, Bâtis les murs de Jérusalem! Alors tu agréeras des sacrifices de justice, Des holocaustes et des victimes tout entières; Alors on offrira des taureaux sur ton autel.

Voici un des rares psaumes qui se présente entièrement comme une prière adressée à Dieu. Il exprime l’expérience d’un être humain – peut-être collectif – accablé par une faute et qui crie : « Pitié pour moi, Dieu, selon ta bonté ; selon la grandeur de ta clémence, efface mes torts. » C’est un appel aux qualités fondamentales de Dieu : la pitié (’hanan), la bonté (’hesed) et la tendresse qui pardonne (re’hem ; ici au pluriel ra’hamim). Meshonnic traduit « les tendresses de ton ventre. » Ra’hamim désigne le sentiment maternel qui lie la mère à l’enfant sorti de sa matrice (re’hem). C’est le côté féminin de Dieu ! Au moment du renouvellement de l’Alliance (Ex 34,6), Yahvé a l’a dévoilé à Moïse en lui révélant son nom : « Yahvé passa devant lui et cria : “ Yahvé, Yahvé Dieu de tendresse (’rehem ou ‘rahum) et de grâce (‘hén, ’hanan), lent à la colère et riche en bonté (’hesed) et en vérité (‘èmèt), conservant sa bonté (’hesed) jusqu’à mille générations. ” » L’hébreu hén désigne d’abord la faveur, la bienveillance gratuite d’un personnage haut placé, puis le témoignage concret de cette faveur, démontrée par celui qui donne et fait grâce. Le verbe ‘hanan pourrait signifier à l’origine regarder en se penchant et désigner le regard d’un puissant qui s’abaisse avec complaisance sur un privilégié qu’il choisit. Le verbe ‘hanan signifie être miséricordieux, montrer de la faveur, ou faire miséricorde. Il a le même sens en arabe. On le retrouve dans les prénoms Anne ou Jean (Johanan, le Seigneur a eu pitié). Le terme ‘hesed signifie à la fois « faveur imméritée, amabilité, bienveillance », et « grâce de Dieu et miséricorde ». Il ne désigne pas une simple émotion, mais plutôt la sollicitude tout à fait gratuite de Dieu envers l’être humain. Quand Dieu se révèle à Moïse, il laisse apparaître qu’il y a en lui, à l’égard de son peuple des sentiments d’une tendresse quasi maternelle (rahamim) mais aussi la solidité et la vérité (‘èmèt) de celui qui ne saurait décevoir. Elle se manifeste dans cette bienveillance en actes, la bonté (hèsèd), par laquelle il vient en aide à ceux envers lesquels il s’est engagé par alliance (berith). Mais il existe également en lui un amour totalement gratuit, libre de toute nécessité, et c’est la grâce (hén).

« Tu es juste en ton parler » (6). La certitude de la justice divine constitue la clé-de-voûte de tout le psaume. Il n’y a pas de contradiction entre justice et amour. Dieu est juste, généreux et miséricordieux. Sa justice est sa générosité et sa miséricorde. En jugeant, Dieu justifie, donne sa grâce et son pardon au pécheur qui l’implore. C’est pourquoi la demande de pardon est seconde et découle de la certitude de la bonté divine. Le psalmiste multiplie alors les images et accumule les synonymes : il demande que son péché soit effacé comme on fait disparaître une tache en la frottant avec l’hysope ou la marjolaine (9). Il réclame un grand lavage qui s’étende jusqu’aux moindres recoins (4) et au terme duquel il se retrouvera blanc comme neige (9). Il demande par deux fois à être purifié, comme un vêtement sale que l’on nettoie à fond (4.9). A la première lecture, déjà, on s’aperçoit de ces correspondances : le v. 4 a un écho au v. 9. Le psaume tout entier est construit comme une œuvre d’art.

« Tu as désiré la vérité » (8). Avec la vérité (‘emèt), l’image est celle d’un rocher inébranlable. La vérité de Dieu, sa fidélité, c’est, très concrètement, sa solidité. Il est celui sur lequel on peut s’appuyer, il ne déçoit pas. ’Emèt désigne ainsi les sources mêmes de la fidélité, la solidité essentielle d’un être. Un Hébreu ne voit pas tout à fait dans la vérité ce qu’y trouvent un Grec ou un Latin : pour lui, est vrai ce qui a été mis à l’épreuve et s’est révélé solide.

Le vocabulaire de la faute, lui aussi, est très riche : le tort (pesha) désigne l’atteinte volontaire au droit de l’autre, individu ou peuple, et peut prendre le sens de révolte. Les prophètes reprochent au peuple sa révolte contre Dieu, malgré sa fidélité. Le mot faute (awôn), vient d’une racine qui signifie tordre et désigne l’état intérieur du pécheur, son cœur tordu, perverti, incapable de prendre les bonnes décisions. Le péché (hatta) est, au sens étymologique, le fait de rater le but ou de s’égarer. Sept termes composés sur cette racine jalonnent le psaume. Si l’on ne peut avoir de relations justes avec les autres, on manque sa propre réalisation, son bonheur (« Celui qui pèche contre moi fait violence à son être », Pr 8,36). Ces trois mots tort, faute et péché, désignent plusieurs aspects de la réalité du mal (ra’), un mot qu’on peut aussi traduire par malheur. « Mon tort, moi, je le connais, ma faute est devant moi sans relâche ; contre toi, toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait. » (5-6) Mais ce que le psalmiste reconnaît, au delà de son expérience du péché, c’est sa condition de pécheur : « dans la faute j’ai été enfanté, dans le péché ma mère m’a conçu » (7). Il éprouve cette tendance innée, cette sorte de propension au mal qui s’attache à la fragilité humaine. Il reconnaît donc d’emblée que Dieu serait pleinement justifié à le condamner (6b). Il n’en réclame pas moins avec insistance le pardon et la réhabilitation (v. 8-9).

Au cœur de la première partie du psaume, apparemment dominée par la confession du péché, c’est en fait la victoire de Dieu sur le péché et sur le mal qui est mise en évidence. Voilà pourquoi cette confession du péché débouche sur la louange pour le salut de Dieu, comme le manifeste la seconde partie tout entière articulée sur les v. 14 et 16 : « Rends-moi la joie d’être sauvé, et que l’esprit généreux me soutienne ! » La confession des péchés devient chemin de louange vers le Dieu qui sauve et qui pardonne ! Il n’est plus question de simple pardon des fautes commises ; ce que le priant demande, c’est d’être renouvelé, transformé et en quelque sorte recréé : les verbes le soulignent : « créer » (12a), « restaurer » (12b), « rendre » (14). Ce renouvellement touche à l’intériorité, comme le souligne à trois reprises la mention de l’esprit, la ruah : « restaure en ma poitrine un esprit ferme » (12), « ne m’enlève pas ton esprit de sainteté » (13), « assure en moi un esprit magnanime » (14). Après le pardon, la transformation intérieure. Le psalmiste aspire à être libéré de toute malice et ajusté en profondeur à son Dieu. « Crée en moi un cœur pur » : fais disparaître en moi le péché en sa source !

Au v. 15, on passe de l’impératif à l’indicatif futur : « j’enseignerai », « reviendront », « acclamera », « publiera ». Après avoir demandé à Dieu de le renouveler de l’intérieur, le psalmiste parle de ses résolutions, du renouvellement qu’il souhaite traduire dans son engagement extérieur. Aider d’autres pécheurs à trouver les voies du retour à Dieu (v. 15). Vivre dans la louange de Dieu et lui rendre un culte qui ne se limite pas aux rites sacrificiels mais qui embrasse l’existence concrète, dans la vérité du cœur et de l’esprit.

Lors de son audience hebdomadaire du mercredi 30 mars 2016, le pape François, commentant le psaume 51, a affirmé : « La seule chose dont nous avons vraiment besoin dans notre vie, c’est d’être pardonnés, libérés du mal et de ses conséquences de mort. » Et l’on pourrait presque conclure, en lisant ce psaume, qu’il nous est acquis. Il suffit de le demander !

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Gregorio Allegri, prêtre et ténor de la chapelle pontificale a écrit une œuvre sublime aux environs de 1638, le Miserere, notre psaume en latin. Le Vatican, qui souhaitait s’en réserver l’exclusivité, en conservait le manuscrit tout en en interdisant la reproduction et l’exécution à l’extérieur. Lors de la Semaine Sainte de 1770, alors qu’il a 14 ans, Mozart séjourne à Rome avec son père. Il assiste aux deux prestations des chœurs de la Chapelle Sixtine. Le mercredi soir 11 avril, il est capable de retranscrire de mémoire le morceau, le Vendredi Saint, il entend la seconde prestation, ce qui lui permet de rectifier certains détails et de vérifier l’exactitude de sa transcription. Exploit illustrant à la fois la mémoire de Mozart et sa connaissance du contrepoint. Fou de joie, ébloui par la performance de son fils,  Léopold Mozart écrit « Wolfgang l’a déjà écrit […]. Mais nous l’apporterons nous-mêmes à la maison, parce que nous ne voulons pas laisser ce secret à Rome en d’autres mains, pour ne pas encourir directement ou indirectement les peines ecclésiastiques. »
Wolfgang Amadeus Mozart, Miserere in A minor K. 85

Psaume 54:

Au chef des chantres. Avec instruments à cordes. Cantique de David. Lorsque les Ziphiens vinrent dire à Saül: David n’est-il pas caché parmi nous? O Dieu! sauve-moi par ton nom, Et rends-moi justice par ta puissance! O Dieu! écoute ma prière, Prête l’oreille aux paroles de ma bouche! Car des étrangers se sont levés contre moi, Des hommes violents en veulent à ma vie; Ils ne portent pas leurs pensées sur Dieu. -Pause. Voici, Dieu est mon secours, Le Seigneur est le soutien de mon âme. Le mal retombera sur mes adversaires; Anéantis-les, dans ta fidélité! Je t’offrirai de bon coeur des sacrifices; Je louerai ton nom, ô Éternel! car il est favorable, Car il me délivre de toute détresse, Et mes yeux se réjouissent à la vue de mes ennemis.

La suscription prend 2 versets. Le 1er précise le style du psaume : c’est une instruction (maskil : participe du verbe sakal, réussir, comprendre, être perspicace, intelligent), à mettre en musique et à chanter. On fait un lien avec David, sans que l’on sache la signification exacte de l’expression (ledavid : à David, de David ?). En tout cas, le 2ème verset situe ce psaume dans la vie de maquisard du futur roi (1 S 23,1-12). Saül le poursuit dans les forêts du pays de Ziph, au sud-est d’Hébron, dans les Monts de Judée. Trahi par les habitants de la région, David se sauve dans le désert de Maôn où il risque d’être encerclé par les hommes du roi. Le psaume est ainsi présenté comme la prière de David dans une situation de détresse. Dans l’histoire de David, cette prière sera exaucée : une nouvelle alarmante parvient à Saul ; une troupe de Philistins opère des razzias, et il est urgent d’aller les repousser. Pour David et ses fidèles, l’étau se desserre ; ils échappent à la capture et aussi à la mort. La question « David n’est il pas caché parmi nous ? » reste en suspens, sans réponse.

D’un point de vue structurel, ce psaume se présente comme un chiasme : dans ce qui en constitue le cadre, les vv 3-4 et 8-9, il est question de salut et de délivrance ; dans la partie intermédiaire,  les vv. 5 et 7, on parle d’ennemis, pour trouver au centre, mis en évidence, le v. 6 qui proclame « Voici, Dieu est mon secours ! Mon Seigneur est le soutien de ma vie ! »

« Elohim, dans ton nom sauve-moi ! » (v.3) Le psalmiste sait qu’il peut compter sur un Dieu dont le nom révèle qui il est et ce qu’il est. Dans la pensée biblique, le nom révèle ce qu’il y a d’essentiel dans la personne qui le porte. Au sujet de Dieu, c’est le salut, la délivrance, la libération. Dieu est le Sauveur. Le psalmiste se réfère à cette conviction de tous les fidèles d’Israël pour en demander une démonstration pour lui-même. Dans le cas de Dieu, ce nom exprime tout ce qu’il est et tout ce qu’il fait. C’est ce que développe la seconde partie du verset, plus difficile à traduire. « Dans ta puissance » : en hébreu le mot est au pluriel et désigne les actes de bravoure accomplis par Dieu, couronné ici des qualités du guerrier – la force, la puissance, la vaillance, l’héroïsme. Ce sont ses miracles, ses actes de salut (biguevourot, pluriel de gevoura, bravoure, de gavar, être fort, être un brave, d’où guéver, le mâle, le brave). Pour garder le pluriel, Meshonnic traduit par « dans tes merveilles », tu me jugeras (verbe à l’inaccompli). Le v. 4 est clair et exprime la demande et l’attente du psalmiste. Dieu peut donc, lui que sa puissance et sa nature placent au-dessus de nos limites, agir pour sauver.

« Des étrangers se sont levés contre moi. » Le mot est précis : il s’agit bien d’étrangers, de personnes qui viennent d’ailleurs, et non d’orgueilleux ou d’arrogants comme certains traduisent. Des brutes, des gens effrayants, qui sèment la terreur (le verbe signifie effrayer), des ennemis redoutables – le substantif peut signifier aussi tyran – recherchent ma vie, mon âme. Le constat que fait le psalmiste est clair : « Ils ne placent pas Elohim en face d’eux. » L’expression est proche de l’affirmation des insensés dans le psaume suivant, qui disent qu’il n’y a pas de Dieu. Ils ne tiennent pas compte de Dieu, ils l’ignorent. Ils n’ont pas de vis-à-vis. Les liturges d’Israël  ont placé ici une pause : moment de méditer sur ce face à face refusé ou accepté dont il va être question dans la suite du psaume…

Au centre du psaume, donc, une magnifique confession de foi : « Voici Elohim est un secours pour moi ! » Ce mot secours, ici, incite à faire un détour à propos d’une question importante. Dans le récit de la création, le mot est lié à l’apparition de la femme et on l’a traduit par aide. « Il n’est pas bon que l’adam soit seul, je ferai pour lui une aide comme son vis-à-vis, son face-à-face. » On se souvient qu’il y a alors endormissement de l’adam, une hypnose, une torpeur, une absence complète : quand les choses se passent, il n’est pas là, il est dessaisi de lui-même. Et il perd quelque chose, de sorte qu’il lui devient impossible de se croire ou de se vouloir « tout » « tout seul ». Il a désormais « un secours en face de lui ». Naïvement ou avec humour, le récit biblique dit que Dieu a dû s’y reprendre à deux fois : d’abord il a fabriqué des animaux de la même manière qu’il avait formé l’adam, mais cela n’a pas convenu. Ensuite il a dû améliorer sa méthode et faire de la chirurgie. Alors il a réussi et l’adam se félicite de ce succès : «Voici cette fois l’os de mes os et la chair de ma chair, celle-ci, on l’appellera femme ishsha, car c’est de l’homme, ish, qu’elle a été prise. » L’adam a trouvé en face de lui le secours qu’il lui fallait ! Seulement son langage a un côté descriptif qui reste à sens unique ; il suggère la domination, la maîtrise ; il établit une certaine classification. L’homme serait premier, la femme seconde, subalterne… seulement une aide ! Le secours, c’est autre chose ! Il faut le penser à la lumière de la vocation d’Abraham : « Abraham, quitte ton pays, va vers toi-même… Je serai avec toi ! ». On trouve dans le Cantique des Cantiques une expression semblable. L’amant interpelle la Sulamite : « Lève-toi vers toi-même, ma compagne, ma belle, et va vers toi-même ! » Et l’on peut penser que la Sulamite a la même attitude à l’égard de son amant. Aimer, c’est ouvrir à l’autre un chemin vers soi, vers ce qu’il peut être, vers ce qu’il veut être, vers un devenir, une aventure. Il s’agit de quitter un lieu pour aller non pas vers un autre lieu, mais vers soi pour ce que Marie Balmary a appelé un appel du désir au désir… C’est le même mot qui dit le secours de Dieu et celui de la femme ou du compagnon.

« Le Seigneur est le soutien de mon âme ! » Littéralement : le Seigneur est dans ceux qui soutiennent ma vie ! Invitation à penser que Dieu peut aussi agir à travers le secours des autres ! « Alors le mal retournera vers ceux qui me guettent. Dans ta vérité, fais les taire, réduis-les au silence ! » Le sens pourrait être aussi détruire, anéantir. Mais l’essentiel est qu’ils n’attaquent plus ! Et voici la conclusion : « De bon cœur j’offrirai pour toi un sacrifice ; je célébrerai ton nom YHWH, car il est bon. Car il m’a délivré de toute détresse (il y a peut-être jeu de mot : un homonyme signifie ennemi) et mon œil a percé à jour mes ennemis » (il a regardé dans mes ennemis !). Ils restent mes ennemis, mais je les tiens à l’œil et Dieu m’y aide !


Psaume 53:

Au chef des chantres. Sur la flûte. Cantique de David. L’insensé dit en son coeur: Il n’y a point de Dieu! Ils se sont corrompus, ils ont commis des iniquités abominables; Il n’en est aucun qui fasse le bien. Dieu, du haut des cieux, regarde les fils de l’homme, Pour voir s’il y a quelqu’un qui soit intelligent, Qui cherche Dieu. Tous sont égarés, tous sont pervertis; Il n’en est aucun qui fasse le bien, Pas même un seul. Ceux qui commettent l’iniquité ont-ils perdu le sens? Ils dévorent mon peuple, ils le prennent pour nourriture; Ils n’invoquent point Dieu. Alors ils trembleront d’épouvante, Sans qu’il y ait sujet d’épouvante; Dieu dispersera les os de ceux qui campent contre toi; Tu les confondras, car Dieu les a rejetés. Oh! qui fera partir de Sion la délivrance d’Israël? Quand Dieu ramènera les captifs de son peuple, Jacob sera dans l’allégresse, Israël se réjouira.

On trouve dans le 1er livre de Samuel (ch. 25) l’histoire de Nabal et d’Abigaïl sa femme (dont le nom signifie la joie de son père). Nabal est le mot de notre psaume traduit par « fou ». Nabal était un riche éleveur de brebis et de chèvres. David et ses hommes, en fuite devant Saül, avaient veillé sur ses terres et assuré la sécurité de ses troupeaux. En manque de nourriture et en attente de réciprocité, il a envoyé des hommes pour demander à Nabal de quoi subsister. Mais Nabal a répondu qu’il ne connaissait pas ce David qui devait être un esclave en fuite. « J’irais prendre mon pain, mon eau, la viande que j’ai tuée pour mes tondeurs, et tout donner à des gens qui viennent d’on ne sait où ! » Colère de David : Nabal lui rend le mal pour le bien ; il se prépare à l’attaquer. Abigaïl, alertée par un serviteur, veut éviter que David ne se venge. Elle va vers lui avec de la nourriture et lui dit : « Que mon seigneur veuille bien ne pas prendre garde à ce vaurien de Nabal ; il est bien ce que son nom indique : Fou ! Accepte donc le présent de ta servante et ne te fais pas justice toi-même… » Cela éclaire l’usage du mot fou, qui n’a rien à voir avec la psychiatrie, mais signifie plutôt dur et méchant !

Le fou, l’insensé, c’est celui qui vit et agit comme si Dieu n’existait pas et comme si la conscience n’existait pas. Il n’a pas d’états d’âme ! Comme Nabal, enfermé en lui-même, dans son seul désir de possession, il ignore son devoir d’hospitalité, son devoir d’assistance envers autrui, incapable de réaliser qu’il a une dette à l’égard de David. Il ne le connaît pas, ne le reconnaît pas, donc il ne lui doit rien !

« L’insensé dit en son cœur : Il n’y a point de Dieu ! » Notre psaume est mis sous le patronage de David, qui apparaît comme une sorte de modèle. Non pas l’homme parfait, mais de celui qui place sa vie devant Dieu et qui, selon les circonstances de la vie, exprime sa confiance, sa louange, sa colère ou son désespoir, qui appelle au secours ou avoue ses fautes. Ce n’est pas le roi puissant, mais un homme précaire qui, plongé dans le malheur, se tourne vers Dieu. On passe avec ce psaume du récit d’un cas particulier à un constat plus global !

« Le fou dit en son cœur » : le cœur est siège de la volonté : le fou décide que Dieu est absent et silencieux et qu’il n’intervient pas. La suite est au pluriel : ils se comportent en conséquence et leurs actions sont mauvaises. Les termes sont  très durs : « corrompus » suggère le saccage, la dévastation ; ils se sont « pervertis dans des horreurs » ! Constat final : « Il n’y en a pas un qui fasse le bien ! » Il sera repris au v. 4 : « pas de personne qui agisse bien, pas même une seule ! »). Echo à « Il n’y a pas de Dieu ! » On peut parler ici d’athéisme pratique : si pour l’insensé Dieu n’est pas forcément mort, comme l’ont dit certains modernes, il est relégué dans les sphères supérieures et n’intervient pas dans les affaires du monde. Il est si lointain qu’il est inoffensif ! Et les humains en profitent agir en toute liberté par rapport au mal !

Mais Dieu n’est pas si passif ! Du haut des cieux, il regarde en bas ! Il ne se désintéresse pas de ce qui se passe sur la terre, il se penche pour observer les humains. Il cherche s’il est un homme « intelligent », qui échappe à la perversion, à la corruption et à la violence. C’est le même terme qu’au v.1 et on peut le traduire soit par un substantif, « instruction », « perspicacité », soit par un adjectif. L’être « intelligent »  médite et se laisse guider par la Parole. Il sait discerner l’action divine dans les événements de la vie et de l’histoire. C’est l’opposé du fou ; au lieu d’ignorer Dieu, il met toute son énergie à le « chercher ».

Tous égarés ! Tous pourris ! Le constat est sévère. Le Psaume précise deux griefs qui font penser aux épreuves subies par Israël. Les « malfaisants mangent le peuple », le dépouillent, le réduisent à la misère. D’autre part, le psalmiste reproche aux malfaisants, aux fous, de « ne pas invoquer Dieu ». Ils ne se réfèrent pas à lui ! Voilà pour la première partie du psaume où le constat du psalmiste est confirmé par celui de Dieu (Elohim).

Et comme dans l’Exode, quand Dieu voit, il agit. Au v.3, Dieu observait ; maintenant il vient sauver son peuple. Soudain le psalmiste s’adresse en « tu » à un interlocuteur : « Tu les confondras ! » L’humanité n’est plus présentée comme unanime dans le vice et la corruption. Elle se divise en deux camps : les assiégeants impies, et ce « toi », l’assiégé, le groupe des opprimés, groupe dont le psalmiste fait partie. C’est Dieu qui repousse l’assiégeant et disperse ses os ; mais c’est la victime elle-même qui, se réjouissant de voir l’ennemi défait, le confond, lui fait honte. De leur côté, les humains corrompus qui se croyaient maîtres de la terre sont dans une peur profonde. L’arrogance se mue en effroi. Dieu « éparpille les os de tes assiégeants ».

« Qui donne, depuis Sion, des « victoires », « des saluts », « des délivrances », des « sauvetages » à Israël ?  » C’est une fausse question : car à l’évidence c’est Dieu ! Ce pluriel de yeshoua désigne les actes qui sauvent : la libération de l’esclavage, la victoire sur les ennemis, la destruction des oppresseurs et des exploiteurs qui écrasent les pauvres, l’élimination des tyrans. « Quand Dieu ramène les captifs… » On pourrait traduire « quand Dieu revient avec les captifs de son peuple », car Dieu n’est pas ailleurs que là où est son peuple, vivant avec lui, en compagnon de sa libération. Alors c’est la joie, l’allégresse pour Jacob-Israël !

Ce dernier verset apporte une sorte de conclusion générale en forme de louange ou de confession de foi. Ce n’est pas une banale formule de conclusion ; c’est un aboutissement. Le retour de l’exil à Babylone est l’image des actes libérateurs, des victoires ou plus précisément des saluts (yeshouot) de Dieu. Ce Dieu dont on dit l’inexistence ou tout au moins l’inefficacité interviendra depuis Sion ! Le psaume fait ainsi apparaître un contraste : pour beaucoup, Dieu est tellement transcendant qu’il n’a rien à voir avec la vie quotidienne ; pour le psalmiste, au contraire, c’est un Dieu immanent qui habite au milieu de son peuple. Le Dieu étranger habite les cieux, tandis que le Dieu d’Israël se penche, habite en bas et intervient pour le salut. Dieu lointain – Dieu proche : ces deux visions subsistent dans notre monde actuel, et même en nous. Un Dieu inaccessible et lointain, dont on peut ignorer l’existence concrète ou même proclamer la mort, avec lequel on n’entre pas en relation et qui n’a pas grand-chose à voir avec la morale ou la vie de tous les jours, même s’il se trouve en tête des Constitutions ; l’Eglise qui prie ce psaume se trouve aux prises avec ce « Dieu de Babylone. » Elle peut lui résister. Son Dieu n’est pas indifférent, il sauve !