Prédication (Luc 11, 1-13)


Saint Gervais 5.3.2017 – Pasteur Jean-Pierre Zurn

Cantate : Nicolaus Bruhns (1665-1697) De profundis clamavi

Texte biblique: Evangile de Luc 11,1-13

 

Si j’ai choisi de vous faire entendre ce texte de Luc, c’est parce que je voulais souligner pour moi et je pense pour vous aussi cette demande du disciple : « Seigneur, apprends-nous à prier. » A mon avis Bruhns répond d’une certaine manière à cette demande en nous proposant une musique qui nous aide à prier. Je vous propose alors de nous préparer à une écoute priante de sa cantate.

De profundis… Ce mot profondeur, emprunté à l’expérience de l’espace, a pris un sens spirituel. Il peut s’opposer à superficiel : la vérité est profonde, elle n’est pas superficielle. Mais aussi à « élevé » : la souffrance est profonde, elle n’est pas élevée. Ainsi, dans les profondeurs, on trouve la lumière de la vérité et les ténèbres de la souffrance. Il y a une profondeur en Dieu, et il y a une profondeur depuis laquelle le psalmiste crie vers Dieu. S’agit-il de deux profondeurs différentes ? Et pourquoi emploie-t-on le même symbole spatial pour l’expérience de la vérité et pour celle de la souffrance ? Pour la lecture de notre psaume j’aimerais garder les deux sens du terme.

Les hommes cherchent la vérité dans la profondeur parce que la surface des choses, leur superficialité, déçoit. Une grande part de notre vie se déroule à la surface : routines de la vie quotidienne, hasards. Nous sommes constamment en mouvement et ne nous arrêtons que rarement pour plonger dans la profondeur. Or la profondeur de la pensée fait partie de la profondeur de la vie. La sagesse des nations cherche sa voie dans les profondeurs. On parle même depuis quelques décades de « psychologie des profondeurs », et l’on désigne ainsi un bagage commun à l’ensemble de l’humanité, qui reste inconscient tant qu’il n’a pas été mis en évidence, dans lequel on peut puiser tout un matériel de construction et de réparation psychique. Cela peut bien sûr nous aider à trouver le chemin de notre intériorité, mais cela ne nous aide pas de façon ultime, parce qu’elle ne peut pas nous guider jusqu’au fondement le plus profond de notre être, la profondeur même de la vie, la profondeur de la vérité qui est Dieu, ce Dieu vers qui le psalmiste crie. Profondeur de la vie personnelle, mais profondeur aussi de la vie en communauté. Nous savons que dans nos profondeurs personnelles, les émotions se bousculent, comme dans les profondeurs de la vie sociale, dans les aspirations du cœur des peuples, d’où viennent les cris des blessés de nos systèmes où agissent des forces de destructions. Or pour nous la profondeur de l’histoire de la société a pour nom Royaume de Dieu et concerne précisément le rétablissement des faibles. On peut aussi nommer cette profondeur espérance. Les grands prophètes ont été capables de regarder en face la profondeur de leur temps. Ils ont essayé d’éviter la catastrophe, car ils ne pouvaient pas soutenir les injustices et les violences qu’ils avaient sous les yeux ; cependant, ils eurent la force de voir un niveau plus profond et d’y trouver l’espérance. Ils comprirent que le Jugement, les souffrances, mais aussi la conversion qu’il impliquait n’était que la face sombre d’un salut offert comme un appel se convertir…

Il est facile de vivre à la surface tant qu’elle n’est pas ébranlée. Il en va pour les personnes comme pour les milieux sociaux : on se détourne, on crée des rationalisations, pour colmater les fissures de surface avec de petits expédients. Aujourd’hui, avec sa cantate, Bruhns nous invite donc à méditer ce psaume comme l’expression d’une relation personnelle et communautaire avec Dieu, une prière qui a aussi valeur de témoignage. C’est que le psalmiste réussit, par une approche poétique, à réunir dans un même texte court l’expérience du recueillement, de la détresse et l’espérance renouvelée de salut. En même temps, il fait d’une expérience personnelle du salut une invitation à la communauté à refonder son espérance en Dieu. Dans ce sens, ce psaume est une sorte de vade-mecum pour nous aussi, qui nous indique un chemin sous la surface des choses.

Lorsqu’il appelle depuis les profondeurs, le psalmiste utilise un terme qui évoque l’eau et les fonds marins ! Et de nouveau cette évocation est à double sens : le fond de la mer, c’est le lieu où la vie est impossible, mais c’est aussi le lieu où Dieu peut frayer à son peuple un passage : « N’est-ce pas toi, celui qui a asséché la mer (yam), les eaux de l’abîme (tehom) immense, qui a placé [dans] les profondeurs de la mer un chemin pour que passent les rachetés ? » (Es 51,10)

Dans sa cantate, Bruhns semble conscient de cette double dimension : comme on a souvent, dans la poésie hébraïque, des reprises en parallèle des versent, il alterne mouvements lents et mouvements rapides, répétant les mots importants, donnant ainsi à un premier commentaire plutôt dramatique une suite plus dynamique sur un rythme plus allant. Il suit ainsi le texte du psaume fidèlement sans lui imposer une autre structure que sa propre simplicité. Pour cela il choisit la tonalité de la mineur, dont un théoricien de l’époque, Mattheson, dit qu’il possède un caractère majestueux et grave, mais néanmoins plaisant, qu’il est par nature plutôt modéré, un peu plaintif, digne, tranquille, traduisant tous les mouvements de l’âme. Mais à plusieurs reprises, ce la mineur évolue vers le do majeur, une tonalité plus affirmative et plus joyeuse.

Bruhns introduit sa cantate par un discours instrumental qui crée une atmosphère recueillie, avec évocation d’une douleur qui augmente, comme l’indiquent quelques dissonances, puis diminue et s’achève comme il avait commencé sur un unisson d’où va surgir des profondeurs la voix du soliste qui reprend le phrasé des premières mesures, après un « de profundis » ascendant qui indique la direction de la prière, pour dessiner d’un trait magnifique le mot clamavi « j’appelle » ! Elle insiste ensuite sur le « ad te » (vers toi), lancé à trois reprises en montant chaque fois d’un demi ton, pour commencer sur le même schéma un demi ton au-dessus, une nouvelle vocalise sur « clamavi ». Ces chromatismes suggèrent la douleur, et les répétitions la plainte. « Seigneur écoute ma voix » est souligné alors par un changement de tempo, qui devient allegro. La langueur de la supplication fait soudainement place à l’empressement, à une insistance soulignée par le rythme choisi (dactylique). Le verset s’achève en do majeur, comme s’il y avait une éclaircie, la confiance en un Dieu qui écoute et qui entend. C’est en tout cas cette écoute qu’espère le psalmiste : « Que tes oreilles se fassent attentives à mon cri fervent ! » Changement de rythme et immobilisation de la mélodie ave des croches régulières pour illustrer l’attention espérée de la part de Dieu, alors que de nombreuses dissonances mettent en évidence la supplication.

Vient alors la question qui intervient ici comme une réflexion de sagesse : Si… si par impossible tu retenais les fautes ? Où irait-on ? Personne ne pourrait tenir si les fautes restaient comptées ! L’être humain est fragile et ses décisions vont parfois à rebours du bon sens. Le malheur du péché mène à des impasses. Et cela ne vaut pas seulement pour les personnes, mais aussi pour la collectivité humaine dans son ensemble, angoissée à l’idée que les incertitudes assumées au nom du progrès peuvent conduire à la catastrophe. De nouveau Bruhns commence par une phrase plutôt lente, « si tu retenais les fautes Seigneur », pour enchaîner avec un questionnement plus nerveux « Seigneur, qui subsisterait ? » avec insistance sur le « quis », qui pourrait subsister, répété douze fois ! Les vocalises sur le mot « Domine » introduisent une tension dans cette demande et les silences après le « quis sustinebit » marquent l’attente joyeuse d’une réponse. Le recours à la virtuosité de la voix n’est pas un jeu gratuit. Il porte les élans de la supplication et la question angoissée « Seigneur qui subsistera ? » évolue vers un débordement de joie et d’espérance.

Car le psalmiste affirme en même temps sa foi : auprès de toi, dans la profondeur de ta vérité se trouve le pardon. Et si ce pardon escompté est délivré, il nous libère ! Le péché n’est pas la fin de l’histoire, voilà ce que croit le psalmiste : le pardon de Dieu ouvre l’avenir ! Devant lui, la « crainte » évoquée dans le psaume hébreu, mais pas dans notre texte qui reprend la Vulgate, n’est donc pas la peur, mais l’attitude juste, humble et lucide de qui veut non seulement recevoir le pardon mais en faire le motif d’un renouvellement de son existence. Dans la seconde partie du verset, plus allègre, la voix de basse échange simplement avec le continuo, sans les violons. Les paroles « sustinui te, Domine » pourrait être traduites ici par « je me tiens en dessous de toi, Seigneur » car tu me protège, tu es mon abri…

On en arrive alors à l’expression de l’espérance : « Mon âme s’est soutenue dans sa parole ! J’ai espéré dans le Seigneur ! » Le verbe « sustinuit » est repris, mais introduit cette fois avec les violons dans un adagio qui tourne rapidement en allegro joyeux ; sur le mot Domino, le rythme devient dansant, parce qu’il s’agit de l’objet de mon espérance ! L’écriture que le musicien utilise pour « le Seigneur » est toute proche de celle par laquelle il dit « l’espérance ». Les thématiques fusionnent ; la seule espérance possible est en Dieu ! Dès lors, se mêle aux autre tonalités le mi mineur : « Qu’on le veuille ou non, dit Mattheson, ce ton nous rend pensif, nous incite à la profondeur, au trouble, peut-être au chagrin, mais de telle manière qu’on éprouve l’espoir du réconfort et le désir de combattre. »  

C’est un allegro qui marque l’attente du veilleur qui, ici, n’arrive pas à son terme avec l’arrivée de l’aurore, mais reste tendue jusqu’à la nuit. La phrase musicale commence sur une tonalité qui dit le clair-obscur du matin, change pour saluer la venue de la lumière et s’assombrit à nouveau vers la nuit. Comment mieux dire que la vie croyante est cratérisée, et même d’une certaine manière rythmée par la veille, l’attente, l’espérance ? Le texte du psaume, déjà, par ses répétitions et se variations, souligne le mouvement persévérant de l’espérance et de l’attente. Et cette fois, c’est un appel à Israël, au peuple tout entier : il peut compter sur son Seigneur ! Le verbe espérer inspire au musicien des motifs ascendants.

Car auprès du Seigneur est la miséricorde : l’affirmation est déclamée assez lentement, mais ouvre sur des vocalises plus rapides pour exprimer l’abondance du rachat sur un mot qui a pour nous des accents de gourmandise « copiosa » ! C’est la basse commence ; elle est suivie immédiatement par les violons, puis ensemble ils modulent sur cette abondance avant de retourner les motifs pour conclure, comme s’il fallait ne pas oublier dans un enthousiasme naïf la fragilité humaine.

Cela n’empêche pas de chanter la délivrance dans un presto joyeux : Et lui-même rachètera Israël de toutes ses fautes ! Après « Redimet » sur des doubles croches en écho basse-violons, Bruhns recherche le contraste en chantant « omnia » sur un rythme [dactylique d’un ton] extrêmement joyeux, presque triomphant, l’accent n’étant plus mis sur les fautes, mais sur la délivrance.  

Après l’effusion du presto précédent, l’amen final sollicite une agilité exceptionnelle de la basse : cinq sauts d’octave allant chercher dans les graves en deux mesures, la voix se transpose et se combine avec les violons, pour aboutir à une ample vocalise. La voix semble traitée comme un violoncelle, comme si on entendait les coups d’archet à chaque saut d’octave.

Ce psaume est ainsi constitué de deux mouvements : un premier mouvement ascendant où l’homme entre dans sa fragilité vis-à-vis de Dieu et qui le fait aboutir dans la confiance ; et un mouvement descendant, sur l’autre versant, où il emporte avec lui l’image du pardon et de la miséricorde de Dieu et où il peut croire que sa fragilité est transcendée par l’amour de Dieu. Il ne redescend pas comme il est monté. Il connaît le remède à sa faiblesse : « j’attends sa parole » : c’est l’attention à la Parole de Dieu qui nous arrache à la fragilité humaine et nous ouvre à l’espérance.


Prédication (Rom 8, 31-39)


Saint Gervais 4.2.2017 – Pasteure Anke Lotz

Cantate : D. Buxtehude : Nichts soll uns scheiden von der Liebe Gottes Bux WV 77

Texte biblique: Epître aux Romains 8, 31-39

 

Rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu… L’affirmation de foi de l’apôtre Paul devient certitude absolue et triomphante dans la musique de Dietrich Buxtehude. Dans cette cantate d’une durée de moins de dix minutes, le mot nichts, rien, résonne 85 fois !

Nichts, nichts nichts… rien, rien de rien…

Comme si toute la foi et la confiance en Dieu étaient contenues dans un rien. Rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu.

Mais, en fait, qui est désigné par ce « nous » ? Les compagnons de Paul, les chrétiens de Rome auxquels la lettre est adressée, ou encore tout ceux qui lisent ses épîtres, ou même tout le monde?

Car l’apôtre, habitué à une argumentation à la manière des philosophes de son temps, n’affirme pas cet amour sans limites de Dieu sans en avoir précisé la condition.

Car condition il y a, et nous la trouvons dans le passage précédent celui que nous venons d’entendre. Paul écrit :

Nous savons d’autre part que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu, qui sont appelés selon son dessein. 

Ceux que d’avance il a connus, il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de son Fils, afin que celui-ci soit le premier-né d’une multitude de frères ; ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés.

Aïe, il semble que nous arrivons là sur l’épineuse question de la prédestination, si chère à Calvin et ses successeurs, mais si mal aimé par nous autres, aujourd’hui. La prédestination nous embarrasse si nous ne la rejetons pas carrément. Peut-on encore faire usage de ce mot de nos jours sans faire fuir même les protestants les plus fervents ?

Toutefois, pour suivre le raisonnement de l’apôtre, je vous invite d’oublier pour un moment tout ce que vous savez ou que vous avez jamais entendu ou pensé concernant la prédestination.

Paul écrit: Nous savons … que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu, qui sont appelés selon son dessein… ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés.

Je lis là plusieurs choses : D’abord, certes, il est bien dit que Dieu prédestine, qu’il choisit d’avance… mais qui et pourquoi ? S’agit-il  d’un choix complètement  arbitraire ?

Oui, en effet, Dieu choisit qui il veut… Il s’agit là ni de plus ni de moins que d’une affirmation de la souveraineté absolue de Dieu. Personne ne peut l’influencer, gagner sa faveur par une bonne conduite ou par des bonnes œuvres.

Dieu décide en toute liberté, indépendamment des actions humaines. C’est la première et la chose la plus importante, car elle signifie que personne, absolument personne ne peut connaître les choix de Dieu. Impossible donc de définir qui est « prédestiné » et qui non. Aucun individu ni groupe humain, ni état ne peut prétendre savoir qui Dieu a choisi et qui non. La tentation est pourtant grande, tant sur le plan individuel que collectif, de se croire du bon côté – et surtout de se persuader que les autres ne le sont pas.

Dans ce contexte il est bon de se rappeler que les régimes qui avaient écrit sur leurs armes « Gott mit uns », n’ont jamais duré.

Dieu est souverain. Et à cette souveraineté absolue de Dieu correspond la liberté de l’humain : celle de croire ou non.

Croire, c’est le choix de faire confiance, sans aucune garantie, croire que l’appel adressé par Dieu à ceux et celles qu’il a choisis m’est adressé à moi aussi – et peut-être à tous. C’est avoir confiance que Dieu me cherche, moi, comme il cherche chacun de nous. Je ne peux pas savoir, je peux seulement faire le pari que Dieu me connait et m’aime –  mais jamais je ne dois prétendre savoir qu’autrui est exclu des choix de Dieu.

Le « nous » de Paul englobe donc tous ceux et celles qui misent sur la confiance et la foi que Dieu ne les rejettera pas.

« Que dire de plus ? » s’interroge alors Paul.

« Qui accusera les élus de Dieu ? Dieu justifie ! 

Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous tous, comment, avec son Fils, ne nous donnerait-il pas tout ?

Nous trouvons là l’argument central de Paul : Même s’il y avait matière à accusation contre moi, contre nous, grâce au Christ, même le péché ne pourra plus nous séparer de l’amour de Dieu.

Qui condamnera ? Jésus Christ est mort, bien plus il est ressuscité, lui qui est à la droite de Dieu et qui intercède pour nous !  (34)

Le croyant pourra alors voir perpétuellement la vie en rose ? Bien sûr que non, nous le savons bien. « Etre objet de cet amour ne va pas sans prix à payer. Sans doute, rien ne peut rompre de l’intérieur la solidarité qui lie Dieu, son Christ, et les croyants (pas même le péché) mais cette solidarité est mise à l’épreuve par les tribulations de toute sorte venues de l’extérieur et prenant prétexte justement de cette solidarité : A cause de toi, l’on nous met à mort tout le long du jour » (1)                              

Actuellement nous vivons dans un temps où cette expérience est malheureusement celle de beaucoup de Chrétiens un peu partout dans le monde.

Mais il y a d’autres tribulations que nous connaissons nous aussi :   La maladie, la mort d’un proche, l’angoisse…

Mais en tout cela, nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés, dit Paul. Dieu nous aime toujours, mais la foi et la confiance peuvent faiblir devant l’épreuve. Ou justement se confirmer.

« Oui, j’en ai l’assurance : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Autorités, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ, notre Seigneur. »

L’apôtre Paul connaît très bien les aléas de la vie et de la foi : Maladie, fatigue, adversité tant dans le domaine religieux que politique, échec, colère débordante, découragement… Il a déjà vécu tout cela lorsqu’il écrit cette lettre à la communauté chrétienne de Rome.

Mais loin de voir dans cette conviction inébranlable uniquement une consolation pour sa vie privée, la certitude de l’amour de Dieu donne à sa vie et à sa mission une dynamique et une liberté formidables, qui se transforment en  force de contestation contre ce qu’il appelle les forces et les dominations.

Le théologien François Vouga, auteur d’une autobiographie fictive de l’apôtre Paul, met dans la bouche de celui-ci ces paroles :

Le monde est rempli de puissances, de dieux et de maîtres. Les idéologies et l’emprise démoniaque auxquelles ils donnent force règnent effectivement et réellement, aussi bien au ciel que sur la terre, aussi bien dans l’imaginaire des hommes et des femmes que dans leurs liens personnels, familiaux, politiques, économiques et sociaux. (2)

Dès lors il devient indispensable pour le Chrétien, jadis comme aujourd’hui, de déceler les forces destructrices à l’œuvre et de s’y opposer, même modestement, là où cela est possible.

Il y a sans doute près de chacun/e de nous un groupe, des amis, bref, un endroit  où discuter, pondérer, si nécessaire s’opposer… mais aussi où croire et prier ensemble. Car il est toujours mieux d’être à plusieurs que seul.

Et si notre foi risque toujours à nouveau de s’ébrécher  sur les écueils de la vie, il est bon de se dire, d’écouter malgré et contre tout que rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu.

Nichts kann uns scheiden von der Liebe Gottes, nichts, nichts, nichts….

Amen

  1. François Genuyt: L’épître aux Romains. L’instauration du sujet. Lecture sémiotique. Cerf 2008. Citation p. 131
  2. François Vouga : Moi, Paul ! Labor et Fides 2005. Citation. p.212s.

Prédication (Es 45, 1-8)


Ne nous cachons pas la face. Notre impuissance devant la situation actuelle du monde – et particulièrement devant ce qui se passe au Moyen-Orient – nous pèse. Et devant tant de violences, d’injustices et de haines, le doute nous envahit sur la possible réalité d’un Dieu créateur, Transcendant, qui ne soit pas l’idole dérisoire et redoutable d’un « Gott mit uns ». Ce sont ces doutes, qui devaient aussi habiter la communauté exilée d’Israël. La prophétie du Second Esaïe tente de les surmonter en les éclairant, d’une manière absolument originale, par un discernement messianique, une théologie du nom propre, l’idée d’un Transcendant créateur qui encadre le réel, et la célébration d’un appel à la justice.

1. Le discernement du prophète prend la forme d’une adresse directe de la Parole du Transcendant à Cyrus honoré du titre de messie. En hébreu le terme mâshîah signifie « celui qui reçoit l’onction », c’est-à-dire qui est reconnu dans son souffle et son action comme témoignant de plus que lui-même. C’était le cas des rois ou du grand-prêtre en Israël. Cyrus témoigne donc de plus que ses conquêtes. Ce point est très important. Il signifie que les forces politiques et leurs combats sont certes une réalité incontournable, mais que la façon d’y être soi (par la terreur ou une relative justice) témoigne d’une dimension des choses qui transcende tout réalisme cynique. C’est pourquoi les métaphores du prophète indiquent que c’est l’invisible dimension d’un Transcendant qu’on ne peut nommer qui saisit Cyrus par la main droite, lui ouvre la voie, déboucle le ceinturon des adversaires, fait sauter les verrous et lui octroie les trésors secrets des peuples. Nous n’avons pas affaire là à une annexion de Dieu par le politique, mais à une dimension qui accompagne le comportement de Cyrus et que le prophète discerne – après la prise de Babylone sans saccage – comme témoignant d’une pacification et d’une justice hors normes, messianique, que les exilés avaient depuis si longtemps rayé des tablettes de leur espérance.

2. Mais la harangue prophétique ajoute une seconde chose étonnante : c’est la Transcendance invisible de ce Dieu que l’on ne peut nommer, qui donne son nom à Cyrus, qui le nomme. Comme le tortueux Jacob s’est vu renommé Israël « fort de Dieu » après un énigmatique combat au gué du Yabbok. Comme Abram s’est vu renommé par Dieu Abraham et Saraï son épouse, Sarah. Notre nom propre – sans que nous le sachions – témoigne d’un lien inaperçu à la Transcendance. Lequel ? Dans notre advenir humain, il ne désigne rien que nous puissions nous représenter, il désigne – dans la parole venue de l’autre – l’altérité du sujet vivant que nous sommes appelés à être. Il désigne le Don où nous nous recevons à l’existence dans la trace d’une création qui, quelque part, nous échappe. Notre nom propre témoigne d’un lien invisible à ce qui nous transcende. Et la parole prophétique du Second Esaïe récapitule cet implicite en annonçant à Cyrus – au Nom imprononçable du Transcendant ! – que c’est à cause de ce lien invisible « que, pour toi, Je crie ton nom ». Pour te faire pressentir – dans toutes tes conquêtes et les actes justes ou mauvais qu’elles entraînent – l’irrémissible et invisible Don-à-être d’où, en son altérité, ta personne exerce le pouvoir.

3. Cette Transcendance qui vient se loger au cœur de l’énigme que comporte notre nom propre, le prophète va l’élever à cette idée novatrice : c’est ainsi que Dieu, le vrai Dieu, est créateur. Il ne tire pas les ficelles de l’histoire. Il encadre par cette dimension inaperçue du Don où nous nous recevons à l’existence – dans ce lien à l’Autre qu’implique notre nom – l’ensemble de notre être-au-monde. Sa toute-puissance créatrice est intérieure à la responsabilité créatrice qu’elle nous accorde. Hors de cela, il n’y a rien. Rien de solide. Rien de crédible. C’est une lumière autre. Une lumière qui échappe aux idoles de nos projections et de nos imaginaires. Une lumière qui nous éclaire du dedans. Une lumière qui ne dissout pas la réalité violente du mal, mais qui éclaire notre responsabilité. Une lumière qui fait voir la ténèbre environnante, mais ne s’y résout pas. Une lumière qui fait clignoter, en nous, la trace de la création bonne. C’est pourquoi le Second Esaïe ose cette formule qui a choqué tant de croyants : « Formateur de lumière et créateur de ténèbre, faiseur de paix et créateur de mal, Moi, YHWH, suis l’auteur de tout cela » (v. 7) ! Mais les esprits choqués ont oublié ce qui précède, à savoir que cela n’est vrai que de l’intérieur de ce que nous donne à voir du dedans l’invisible lien à la Transcendance de notre nom propre.

4. C’est ainsi que nous parvenons aux paroles qu’a repris la Cantate de Rosenmüller. Elles concernent la justice. Une justice qui est espérée « d’en haut ». Nous pourrions préciser maintenant d’un « en haut » qui surgit au cœur d’un « dedans ». D’ailleurs les métaphores du prophète nous y invitent. Certes la justice, comme une lumière, ruisselle des nuées qui nous surmontent. Mais la rosée ne se condense que d’en bas, et c’est la terre qui est appelée à s’ouvrir et à fructifier en faisant germer la justice. Et le verset 8 en hébreu dit clairement que Cyrus est créature du Transcendant (et non « cela » comme le dit le texte de la Cantate !). Cet implicite retour vers l’espace intérieur de chaque personne est décisif. Car la justice dont il s’agit n’est pas miraculeuse. Elle concerne les décisions que va prendre Cyrus. Mais elle concerne aussi les exilés d’Israël qui vont connaître un grave conflit avec ceux qui sont restés en Palestine et auxquels le pouvoir babylonien a en partie redistribué les terres. Si l’on ne veut pas que le ruissellement de la justice devienne un ruissellement de larmes, il faut que chacun se laisse éclairer par cette lumière autre qui brille secrètement à l’intime de son nom. Le message du Second Esaïe prend ici sa dimension universelle.

Nous pouvons en tirer un enseignement pour notre temps. Face à nos sentiments d’impuissance, une lumière autre vient nous certifier qu’à l’intime de nos vies se donne un lien vivant à plus que nous-mêmes et un espace créatif dans lequel notre responsabilité est en jeu pour une meilleure justice. Face à la difficulté de savoir comment agir, une espérance autre vient nous porter qui nous rappelle qu’à chaque instant nous avons à décider et que rien n’est inéluctable si nous savons discerner le bien nécessaire auquel répond le fait de nommer autrui. Face aux doutes de notre scepticisme, un autrement voir se révèle qui perçoit dans les petites bontés de proximité comme dans les généreux élans de justice sociale, la présence en retrait d’un Transcendant Créateur qui n’a de mains que les nôtres pour faire germer une justice inspirée d’en haut.

Plût au ciel que cette parole prophétique germât en votre cœur.

Amen.

(texte de Marc Faessler – 6 mars 2016)


Qohélet 1


Paroles de Qohélet, fils de David, roi à Jérusalem

Buée de bués – dit Qohélet – buée de bués
Tout n’est qu’évanescente buée !

Quid d’un profit (d’être pour l’humain
Dans toute la peine qu’il peine sous le soleil ?

Une génération s’en va, une génération s’en vient,
La terre, en pérennité, se tient.

Le soleil se lève, le soleil se couche,
Vers son lieu il aspire, là d’où il se lève

Le vent va vers le sud et tourne vers le nord,
Tourne, tourne, va le vent
Et sur ses tournoiements retourne – le vent.

Tous les torrents vont à la mer
Et la mer n’est pas remplie,
vers le lieu d’où les torrents coulent,
là ils retournent pour s’écouler.

Toutes les paroles sont épuisées,
L’homme ne parvient pas à dire,
De voir, l’œil ne s’apaise point,
d’écouter, l’oreille n’est pas comblée.

Quid de ce qui a été ? C’est ce qui sera.
Quid de ce qui s’est œuvré ? C’est ce qui s’oeuvrera.
Rien de nouveau sous le soleil – néant !

L’Il-y-a, c’est une chose dont on dit :
« Regarde ça ! c’est nouveau… »
et déjà cela était depuis des temps
qui sont bien avant nous.

Aucun souvenir des anciens,
Ni de ceux qui viendront après – néant !
Et de ces derniers nul souvenir non plus
Chez ceux qui les suivront.

(Traduction de Marc Faessler)


Prédication: Qohélet 1

Qui est Qohélet ?

Son nom – ou est-ce une fonction ? – signifie « le rassembleur ».
Il pourrait s’agir d’un homme qui rassemble autour de lui des disciples, à la manière des philosophes grecs.
Ou encore d’un « rassembleur de mots », de quelqu’un qui développe une pensée.
Dans ce cas, son nom, qui serait plutôt un surnom, signifierait : le penseur, le philosophe.

Qohélet vit au IIIè siècle avant Jésus Christ.

A peine un siècle plus tôt le Grec Alexandre, jeune roi de la petite Macédoine, était parti conquérir le monde. Parvenu jusqu’en Inde, ses soldats refusent d’aller plus loin, se croyant proche déjà des confins de la terre. Alexandre est forcé de rebrousser chemin et, sur le chemin du retour, terrassé par une fièvre violente, il meurt à Babylone, à l’âge de 33 ans.

L’immense empire est alors partagé entre les généraux les plus proches du roi. L’Egypte, avec une partie de la Palestine tombe à Ptolémée, compagnon de route d’Alexandre.
Ptolémée se proclamera bientôt roi de Macédoine et pharaon d’Egypte.

Ses successeurs, portant tous le nom de Ptolémée, étendront de plus en plus leur pouvoir ; le roi/pharaon se fera adorer comme une divinité par ses sujets.

Alexandrie d’Egypte est proclamée capitale du royaume. C’est là que seront construits l’immense bibliothèque et le museion, sorte de centre de recherche où l’on fait venir les savants les plus réputés du monde.

Selon le projet des Ptolémées, Alexandrie devra surpasser Athènes, elle doit devenir la capitale mondiale du savoir et de la science.

Les Ptolémées veulent réunir en leur ville tous les savoirs du monde… Peu importe par quel moyen.

Avec le temps, la nouvelle pensée, les nouvelles modes arrivent jusque dans les provinces éloignées ; jusqu’à Jérusalem aussi.

Jérusalem où, dans le temple, on pratique les sacrifices comme dans les temps anciens, où l’on accomplit les rites et pratique les coutumes de la religion héritée des pères.

Mais peu à peu à Jérusalem aussi le héllenistic way of life s’installera :
Thermes publiques, écoles philosophiques, mode vestimentaire…
La nouvelle pensée influencera aussi la religion d’Israël : Philosophie grecque, et plus encore les idées venues de l’Inde, transmises par les savants qui étaient partis avec Alexandre, ébranleront les certitudes.

Est-ce que le monde et tout ce qui existe ne serait qu’apparence ?
Est-ce que tout doit disparaître et revenir dans un cercle infini et influençable ?
Et où se trouve Dieu ? Celui qui a crée le monde, qui le dirige et le maintient, est-Il encore avec son peuple ? Ou bien la religion des pères, la manière de la pratiquer, serait-elle devenue obsolète ? Pensée choquante et angoissante !

Qohélet, confronté à ces questions, les reprend à son compte, les examine et les éprouve à l’exemple de la sagesse d’Israël. Son constat est clair :

Rien de nouveau sous le soleil – néant !
Puis, habilement, il introduira dans son questionnement un mot du domaine commerciale, très en vogue en son temps – et aujourd’hui.
C’est le mot profit, surplus
Quel profit pour l’humain dans toute la peine qu’il peine sous le soleil ?
Pour Qohélet cependant, on le verra par la suite, il n’est pas question d’un profit matériel, mais d’un « profit d’être », autrement dit : d’un sens à la vie.
Certes, les générations passent sans que nous ayons la moindre influence sur la durée de notre vie. Le soleil, le vent, les fleuves, dictent le rythme des jours et des saisons, indifférents au destin humain.

Buée de buée, tout n’est qu’évanescente buée.
Et pourtant, derrière ce constat prononcé d’emblée, se cache ce qui va être le levier d’une interprétation complètement renouvelée de la réalité :
Buée de buée…en hébreu : hevel hevelim, hebel, abel..vous entendez là le nom d’Abel.

Abel, victime du premier fratricide, Abel, dont le nom et l’être sont comparable à un fin brouillard matinal sur les champs, qui bientôt se dissipera. Abel est la figure symbolique de tous les innocents tués, des victimes de meurtres, des haines fratricides jusqu’à nos jours.
Le frère qui tue s’appelle Caïn ; dans la racine du nom hébreu se cache le verbe acquérir. « J’ai acquis un homme avec le Seigneur », s’écrie Eve, sa mère, à sa naissance.
Caïn et Abel sont les figures emblématiques du bien et du mal, de l’humanité en général, comme de chacun.

Qohélet souligne et développe cette symbolique en revêtant l’identité du roi Salomon :
Le roi sage par excellence, mais aussi meurtrier, pour avoir tué son frère.
Bâtisseur, mais oppresseur, proche de Dieu et qui se laisse pourtant aller à adorer des idoles.

Le rois Salomon réunit en lui , à l’extrême, tous les paradoxes de l’être humain. Se servant de la figure de Salomon, Qohélet pose la question de l’éthique : est-ce que le Bien est possible dans ce monde-ci ? Et comment le trouver en tant qu’être humain ?
D’abord, il répondra à nouveau par une formule qui semble entièrement négative :

Toutes les paroles sont épuisées,
L’homme ne parvient pas à dire,
De voir, l’œil ne s’apaise point,
d’écouter, l’oreille n’est pas comblée.

Mais chez Qohélet c’est toujours en creux, derrière les mots et les apparence que se cache l’affirmation d’un profit d’être possible, du Bien
à trouver au-delà des apparences :

Oui, c’est en reconnaissant que nous ne maîtrisons jamais tout, en avouant que le tout-savoir est impossible, en renonçant à vouloir tout comprendre, tout diriger, que nous pouvons découvrir la trace de Dieu.
(Dieu qui ne sera nommé que plus tard dans le livre de Qohélet).

C’est quand nous renonçons à vouloir tout comprendre, tout expliquer, tout acquérir, c’est dans un lâcher-prise calme et serein que se révèle la grâce d’un moment de joie. De la joie qui, au contraire du plaisir, n’est pas programmable, qui ne se laisse pas répéter à volonté.

La joie, ce surplus d’être, apparaît toujours comme un don, une grâce qui vient d’un Autre que de l’humain.

Et cette joie-là, non maîtrisable mais infiniment précieuse, suscite en nous le désir de la retrouver, de la partager, de la vouloir aussi pour les autres.

« La joie qui laisse surgir en nous notre vraie relation au Bien, n’est-elle pas le rappel d’un monde sans victime qui vient comme un Royaume intérieur nous rouvrir sa promesse ? » demande Marc Faessler.

La sagesse qu’enseigne Qohélet est – me semble-t-il – une partie de « cette sagesse qui n’est pas de ce monde ni des princes de ce monde, voués au néant. »*, comme le dit l’apôtre Paul,

Mais elle vient de « la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, celle que Dieu a destinée d’avance, depuis toujours, à notre gloire » ;* et qui se révélera pleinement en Christ.
Amen.

*1 Cor 2, 6-12

La prédication se base sur l’exégèse de Marc Faessler : Qohélet philosophe. L’éphémère et la joie.
Labor et Fides 2013


Qohélet 3


Pour tout, un temps fixé.
Et un temps pour tout désir, sous les ciels.

Temps pour enfanter et temps pour mourir
Temps pour planter et temps pour arracher le plant

Temps pour tuer et temps pour guérir
Temps pour détruire et temps pour bâtir

Temps pour pleurer et temps pour rire
Temps de se lamenter et temps de danser !

Temps pour lancer des pierres et temps pour amasser des pierres
Temps pour étreindre et temps pour s’abstenir d’étreindre

Temps pour chercher et temps pour perdre
Temps pour garder et temps pour jeter

Temps pour déchirer et temps pour coudre
Temps pour se taire et temps pour parler

Temps pour aimer et temps pour haïr
Temps de guerre et temps de paix

Quid d’un profit pour l’ouvrier , dans ce qu’il aura peiné ?
J’ai vu la besogne que Dieu donne aux fils d’Adam pour les affliger.
Tout ce qu’Il (Dieu) a fait est beau en son temps.
La pérennité aussi. Il l’a donné dans leurs cœurs.
Mais sans que l’humain puisse découvrir l’œuvre que Dieu œuvre
– à partir d’un commencement et jusqu’à la fin !

Je sais, oui ! Pas de Bien en eux –
Sauf d’être en joie et d’œuvrer (en vue du) Bien dans sa vie. Aussi : tout humain qui mange, boit, et voit le Bien dans toute sa peine – cela est un Don de Dieu !

Je sais, oui ! Tout ce que Dieu œuvrera sera – pour toujours.
Là-dessus rien à ajouter, et de là rien à retrancher – néant !
Dieu œuvre de telle sorte qu’ils aient crainte « devant Lui ».

Quid de ce qui est advenu ? C’est déjà.
Et qui (est) à venir, était déjà
Mais Dieu cherche le persécuté.

(Traduction Marc Faessler)


Prédication: Temps et désir (Qohélet 3)

Qohélet, déjà au début de son livre, fait le constat suivant :

L’être humain qui essaiera de trouver le sens de sa vie dans la poursuite de la richesse ou du pouvoir, qui se mettra sans cesse à la recherche de nouveaux plaisirs, découvrira tôt ou tard que tout cela n’est que buée, évanescente buée, poursuite de vent.
Ses envies, ses besoins, resteront toujours inassouvis ; un plaisir consommé en appellera aussitôt un autre… Et cela vaut pour tous, du plus pauvre hère jusqu’au Roi Salomon lui-même.

Mais dans toute vie aussi, parfois, et par surprise, pour qui sait l’accueillir, surgit la joie. Son avènement est non maîtrisable, l’humain ne peut pas la reproduire à volonté comme le plaisir. Mais la joie qui touche le cœur humain inscrit un moment d’éternité dans le temps qui passe sans cesse. C’est que la joie vient d’ailleurs, elle nous relie aux autres et par-là même au tout Autre, à Dieu.

Puis, Qohélet propose une belle méditation sur le temps :
Temps qui fuit et pérennité ; temps humain et temps de Dieu.
Le début de ce troisième chapitre est probablement le passage le plus connu du livre de Qohélet.
Marc Faessler en fait une lecture qui renverse complètement le sens que d’habitude nous donnons à ces versets.
Il part de l’idée que Qohélet, connaissant très bien la Bible hébraïque, fait sans cesse référence aux textes fondamentaux du Livre, notamment à la Genèse. Ainsi, sous un premier sens, qui semble scander la vie sur le mode d’une succession de temps de peine et de joie, s’offre un sens plus profond, plus universel :

Pour tout, un temps fixé,
Et un temps pour tout désir sous le ciel.

Le texte hébreu emploie trois mots avec des significations différentes pour dire le temps :
Il y a d’abord le temps fixé ; celui qui donne un rythme à notre vie :
les saisons, les fêtes, le temps liturgique. Dans cette mise en ordre symbolique du temps s’inscrit chaque événement de la vie : naissance, deuil, mariages, fêtes et célébrations…
Mais sans cesse l’humain est également confronté au temps dans son énigme, au temps qui demande une décision, une action sans qu’on puisse savoir à l’avance si la décision prise, l’action accomplie sera la bonne. Chaque moment peut appeler à une décision entre le bien et le mal, et dans ce sens il est important de déceler le temps opportun pour telle décision ou action. C’est ce que les Grecs appelait le kairos.

Troisièmement il y a le temps de Dieu, temps caché pour l’humain. Tout ce que je ne peut pas savoir du passé, ni connaître de l’avenir. C’est ce qu’on appelle aussi l’éternité.

Temps pour enfanter/ou naître – temps pour mourir.

C’est la condition humaine , le constat de fond. Ch. F. Ramuz l’exprime,
poétiquement, ainsi:
« …c’est le grand vertige devant ce sort qui est le nôtre, d’avoir à peine commencé qu’on sait déjà qu’on doit finir…
C’est à cause que tout doit finir que tout est si beau. C’est à cause que tout doit avoir une fin que tout commence. »

Et dans ce temps donné à chacun/e, dans notre vie, il y a un

Temps pour planter et temps pour arracher le plant
Temps pour tuer et temps pour guérir
Temps pour détruire et temps pour bâtir

Dans ce passage, comme déjà au début du livre, surgit en arrière-fond l’histoire mythique de l’humanité, symbolisée dans les figures de Caïn et Abel.
Caïn, le cultivateur, celui qui plante, devrait soigner ce qu’il a planté, et tranquillement attendre la récolte. Or, le texte ne parle pas de récolte, mais d’arracher le plant. Caïn arrachera la vie de son frère, par jalousie.
L’histoire de l’humanité est marquée jusqu’à nos jours de tant de vies arrachées avec violence, de vies qui n’ont pas vu la maturation, la récolte.

Et pourtant, Caïn ne sera pas puni de mort pour son acte, mais marqué d’un signe indélébile sur le front. Protégé par Dieu lui-même, il devra certes habiter «à l’est de l’Eden », loin du paradis terrestre, mais finalement il deviendra aussi le bâtisseur d’une première ville. Dieu laisse le temps aux humains. Quand le kairos, le bon moment, a été manqué, gâché, quand le désir de faire le bien se transforme en haine et jalousie, alors l’humain doit en porter les conséquences. Mais il peut aussi espérer qu’un autre moment sera donné, qu’une autre décision sera possible. (CF aussi Parabole du figuier stérile, Luc 13, 6 s).

Et ce qui vaut pour l’individu se montre, de façon plus aigue encore, dans la vie des peuples. Là, où l’individu ou la collectivité subi les conséquences de décisions néfastes de dirigeants irresponsables :

Temps pour pleurer et temps pour rire
Temps de se lamenter et temps de danser !

Est-ce que Qohélet fait dans ce verset une allusion aux psaumes de l’exil ?
« Là-bas, aux bords des fleuves de Babylone nous étions assis,
Nous pleurions en pensant à Sion. « (Ps 137)
Mais aussi :
« Au retour… nous avons cru rêver,
Alors notre bouche était pleine de rire
Et notre langue criait sa joie….
Qui a semé dans les larmes
Moissonne dans la joie… » (Ps 126)

On pourrait alors lire dans ce passage, en profondeur, un espoir qui permet de traverser les désastres. Une conscience du temps qui sait que derrière notre temps humain se dessine celui de Dieu. La foi permet, au cœur tragique de l’Histoire, d’habiter le temps par l’espérance. (MF)

Finalement, on retrouve dans l’opposition aimer et haïr ; guerre et paix comme une conclusion de l’ensemble :
Là, où le désir d’aimer, de se tourner vers autrui se transforme en haine, on en arrive à la guerre : Guerre entre individus, guerre entre peuples.
La paix, le shalôm biblique, qui signifie aussi bien-être pour tous, prospérité sans injustices, cette paix là reste à l’horizon de nos vies comme un but qui est toujours désiré et qui si souvent se dérobe.

Et Dieu, où est-il ? Il semble si souvent s’être retiré du monde.
Qohélet nous dit que dans Son absence souvent ressentie comme abandon, loin de se détourner du monde, Dieu laisse place à l’action humaine. Le philosophe parle de la longue patience de Dieu qui offre à l’humain toujours une nouvelle chance.

Mais Dieu, pour Qohélet, n’est pas seulement le Dieu caché, mais aussi Celui qui, de manière inattendue, peut être découvert dans ces moments de joie, qui nous permettent de respirer et qui donnent un avant-goût de son royaume à venir.

En préparant ces cultes de l’été, je lisais en parallèle un petit livre de Didier Jourdren, écrivain contemporain qui, tout en se disant non-croyant, me semble exprimer exactement ce que signifie cette joie qui n’est autre qu’une rencontre avec le Tout-Autre :
Jourdren se tient devant un pommier, en automne, observant un rouge-gorge qui vient chaque matin picorer les dernières pommes tombées de l’arbre :

« Trop habité par l’interrogation et le désir de retenir, de saisir, je n’ai pas dit la joie que j’ai éprouvé chaque fois que j’ai regardé l’arbre. Joie de contempler, d’être là… Joie de voir cela, de vivre cela, hors de tout autre souci. Il y en a pourtant, mais on accepte d’abord l’évidence, le don, de cette joie première, terrestre, qui est peut-être d’abord la sensation retrouvée de l’appartenance sûre, sourde, charnelle, au monde. Ce n’est pas ma joie d’ailleurs, du moins pas entièrement, cette dernière n’étant que la part, minime,… d’une plus vaste joie, qui ne se préoccupe pas de moi…

Elle n’est pas béate et aveugle, elle s’offre malgré l’inquiétude, le désarroi ou la douleur, plus difficilement, bien sûr si ceux-ci sont trop forts…Evoquer cette joie, tenter de la percevoir n’est pas cultiver son petit bonheur…à l’abri des douleurs et des brutalités du monde. C’est plutôt comme si vivre demandait aussi de rester ouvert, malgré tout, à cette adhésion obscure, première, à la vie et au monde, à vrai dire incompréhensible bien souvent, qui est peut-être notre plus sûre demeure. » (Didier Jourdren : L’invitation silencieuse. P45ff)

Je vous souhaite de vivre chaque jour au moins un petit moment de cette joie qui se donne, gratuitement, tel un beau cadeau inattendu. Amen


Psaume 34


La louange est une folie… Louer Dieu alors que tout autour de nous est gangréné de violences, c’est un comportement inconscient, digne de l’asile d’aliéné, un gage donné à l’opium du peuple… ! Cette objection est celle qui a conduit les scribes à rattacher ce magnifique psaume de louange à l’épisode où David – figure de l’humble berger jeté malgré lui dans les combats et les guerres – s’en sort en simulant la folie. Car les scribes collationnant le livre des psaumes veulent nous rendre attentifs au fait que la louange est non pas une folie, mais le seul lieu de salut pour l’humain qui désire enraciner sa vie dans la confiance en Dieu plutôt que dans la peur du monde.
Les premiers versets du psaume – ceux que reprend notre Cantate – sont à cet égard décisifs. Ils contiennent un subtil renversement. En nous, la louange actionne le souffle. Dans le chant, le diaphragme, les lèvres, la respiration de l’âme, laissent grandir une dilatation de l’être qui s’élève – hors de l’invisible d’où le simple fait de respirer prend sa source. Et le psaume a l’audace de désigner cette imperceptible source du « respir » comme la Transcendance même de Dieu en nous. Là. En acte. Au pli du souffle. Symboliquement dissimulée sous les quatre lettres silencieuses de son Nom imprononcé. Seule l’humilité de notre écoute peut approcher cet inouï. Et soudain – inopinée à travers la musique de notre louange – la joie survient. Comme une grâce, comme un don. C’est alors qu’un retournement a lieu : « Bien en YHWH mon âme se louange » (v. 3) ! Ce réfléchi est étonnant. En Dieu même, le souffle de l’âme se découvre donné à la louange – comme si le Transcendant se louangeait Lui-même à travers notre louange. Un élargissement s’opère, une exaltation sourd de l’invisible en nous. La louange n’est plus une folie, mais une musique dans laquelle affleure le divin.

L’audace du psalmiste est certes adossée à la confiance de sa foi. Mais il sait que notre existence est traversée de détresses, de terreurs, d’opprobres. Aussi, dans les versets 5, 6 et 7, souligne-t-il, comme un faire mémoire, les raisons que la louange a de louer. L’humble crie, Dieu entend. Demandez et il vous sera répondu. Regardez au Très Haut, Dieu vous éclairera. De toutes terreurs, Il délivre… Mais ces affirmations de foi très convenues ne relèvent-elles pas d’un salut quelque peu abstrait ? C’est ici que devrait s’insérer la place du waw, verset disparu et peut-être retrouvé au verset 23. Or il faut savoir que chaque lettre de l’alphabet hébraïque possède une valeur numérique. Le waw est équivalent au nombre 6. C’est-à-dire au nombre qui précède la perfection du chiffre 7 et marque donc l’incomplétude. De plus waw signifie la conjonction de coordination « et » en hébreu. L’énigme du verset 23 s’éclaire. Il doit être placé ici entre les versets 6 et 7, à sa place alphabétique, car il annonce la conjonction dans le souffle de l’imperfection humaine et de l’excellence de Dieu : « Vu que YHWH rachète le souffle de vie de ses serviteurs, tous ceux qui ont refuge en Lui ne sont point condamnés » (v 23)… au désespoir ! Car ce qui se conjoint dans le souffle d’où montera ensuite le chant de la louange, c’est d’abord le refuge – la respiration – de la parole. Et dans la Bible, la parole prophétique témoigne de cette conjonction, de cette élévation du dire à plus qu’il ne peut dire, devenant ainsi abri révélant pour le croyant. Le salut auquel s’adosse la louange dépend de la confiance faite à la parole prophétique lorsqu’elle énonce métaphoriquement comment Dieu, au creux du souffle, agit en nous, se joint à nous, pour inspirer ce qui respire en nous.

La louange n’est donc plus folie. Elle devient vie secrète d’une intériorité en alliance de souffle. Le psaume peut dès lors déployer son chant. Par des métaphores et par un enseignement de sagesse.
La première image qui survient est celle de l’Ange de YHWH dressant sa tente autour de ceux qui le craignent, les arrachant au danger. Cela veut dire qu’au cœur des apparences menaçantes de la vie, l’invisible d’un abri intérieur de lumière et de parole protège notre souffle à l’intime du frémissement de respect que nous lui accordons – car « craindre » en hébreu signifie « frémir de respect » et non avoir peur. Cette intimité d’alliance – dont la louange témoigne – fait goûter Dieu aux profondeurs du soi. Elle ouvre au bonheur, mettant en marche celui qui sait y trouver son havre d’attache. Car le manque n’y est plus extérieur – comme ces biens qu’insatiablement poursuivent et accumulent inutilement les voraces. Le manque y devient intérieur – béance d’un désir de proximité avec la source transcendante qui fait vivre. Le Bien, c’est de manquer. C’est se recevoir soi-même tel un don. Le plus souvent nous manquons de manquer. La louange nous redonne à nous-mêmes en alliance d’accueil.
Le psalmiste tire enseignement de ce frémissement au repli du souffle où respect, désir, manque et amour du Bien, se nouent en louange. Il sait que l’humain est ambivalent – figure à la fois du juste et du mauvais. Contrairement à ce que l’on pense souvent, il n’établit pas deux catégories, celle des bons et celle des méchants. Il décrit seulement comment, de la même intériorité en alliance de souffle avec Dieu, peut naître le bonheur (dans l’élévation de la louange) ou le malheur (dans les antiennes désenchantées du dévoiement).

Tout commence par la parole. Elle doit être droiture. Car elle est le premier signe adressé au prochain. Si le souffle s’y dévoie en langage de duperie, le monde entier de la relation s’écroule – la possible louange s’effondre en mépris. Il s’agit de sortir des facilités du mensonge pour suivre un chemin intérieur de paix où le vrai confère au monde de la relation une teneur pacifiée telle une louange.

Dès lors un renversement s’opère. Le regard de YHWH est tourné vers les justes, annonce le verset 16. Et le verset 17 précise que le Visage de YHWH est parade face aux malfaisants. Cela ne veut pas dire que Dieu est le grand surmoi distribuant bons et mauvais points. Cela signifie que si nous faisons défaut à l’alliance de souffle où Dieu, en notre intime, témoigne du Visage de sa Transcendance et nous oriente vers le Bien, alors tout simplement le mal et la mauvaiseté nous sont laissés ! Car l’expérience de la louange nous fait voir avec les « yeux » de Dieu. Au plus intérieur de nous-mêmes, en alliance avec la parole prophétique et le chant de notre âme, se révèle ce qui, venant de Dieu, surmonte nos détresses et nous sauve de nos revers : écoute qui donne d’entendre la supplication d’autrui, mémoire qui se retranche du mal, proximité proche des cœurs blessés, veille attentive à secourir – toutes dimensions dont notre existence, si elle les manquent, ne saurait se désembourber du mal et s’en va sombrer dans ce qui, de soi, s’anéantit. A travers la louange, Dieu mobilise nos vies pour une véritable louange de la vie.

La louange n’est pas folie. Elle est la musique de Dieu en nous et à travers nous.

Amen

Marc Faessler – 6 fév 2011